L’ombre du vent
éternité plus tard. Il y en avait beaucoup comme moi, compagnons de galère ou d'amnistie. Ceux qui avaient de la chance pouvaient compter sur quelqu'un ou quelque chose à leur sortie. Les autres, nous allions grossir l'armée des déshérités. Une fois qu'on a reçu la carte de ce club, on est membre à vie. Pour la plupart, nous ne sortions que la nuit, quand personne ne pouvait nous surprendre. Je revoyais rarement ceux qui partageaient mon sort La vie dans la rue est brève. Les gens vous regardent avec dégoût, même ceux qui vous font l'aumône, mais ce n'est rien comparé à la répugnance qu'on s'inspire soi-même.
C'est comme vivre attaché à un cadavre qui marche, qui a faim, qui pue et qui refuse de mourir. De temps à autre, Fumero et ses hommes m'arrêtaient et m'accusaient d'un méfait absurde, comme de guetter les petites filles à la sortie d'un collège de bonnes sœurs. Je n'ai jamais compris le sens de ces comédies.
Je crois que la police souhaitait disposer d'un volant de suspects sur lesquels mettre la main en cas de besoin. Lors d'une de mes rencontres avec Fumero, qui a tout aujourd'hui d'un personnage important et respectable, je lui ai demandé pourquoi il ne m'avait pas tué comme les autres. Il a ri et m'a dit qu'il existait des choses pires que la mort. Il m'a expliqué qu'il ne tuait jamais une balance. Il la laissait pourrir sur pied.
– Fermín, vous n'êtes pas une balance.
N'importe qui aurait fait pareil à votre place. Vous êtes mon meilleur ami.
– Je ne mérite pas votre amitié, Daniel. Vous et votre père m'avez sauvé la vie, et elle vous appartient.
Tout ce que je peux faire pour vous, je le ferai. Le jour où l'avez sorti de la rue, Fermín Romero de Torres est né une seconde fois.
– Ce n'est pas votre vrai nom, n'est-ce pas ?
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Fermín hocha la tête.
– Ce nom-là, je l'ai lu sur une affiche de corrida.
L'autre est enterré. L'homme qui vivait dans sa peau est mort, Daniel. Il revient parfois dans mes cauchemars. Mais vous m'avez appris à être un autre homme, et vous m'avez donné une raison de revivre : Bernarda.
– Fermín...
– Ne dites rien, Daniel. Pardonne-moi seulement, si vous le pouvez.
Je l'étreignis en silence et le laissai pleurer. Les gens nous jetaient des coups d'oeil soupçonneux, et je leur rendais un regard enflammé. Au bout d'un moment, ils décidèrent de nous ignorer. Puis, pendant que je raccompagnais mon ami à sa pension, il retrouva la voix.
– S'il vous plaît, ce que je vous ai raconté aujourd'hui, je ne veux pas que Bernarda...
– Ni Bernarda ni personne. Pas un mot, Fermín.
Nous nous séparâmes en nous serrant la main.
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Je restai éveillé toute la nuit étendu sur le lit, lumière allumée, en contemplant le superbe stylo Montblanc avec lequel je n'avais plus écrit depuis des années et qui était devenu pour moi ce que peut représenter une paire de gants de luxe pour un manchot. A plusieurs reprises, je fus tenté d'aller rôder du côté de la maison des Aguilar et, à défaut d'autre perspective, de me livrer. Mais, après avoir longuement tergiversé, je me dis que débarquer au petit matin au domicile du père de Bea n'améliorerait pas beaucoup la situation dans laquelle elle se trouvait. A l'aube, la fatigue et l'impossibilité de fixer mes pensées m'aidèrent à récupérer mon égoïsme congénital, et je ne tardai pas à me convaincre que la meilleure solution était de laisser couler de l'eau sous les ponts et qu'avec le temps la rivière emporterait tout le mauvais sang.
La matinée passa dans le train-train habituel de la librairie et j'en profitai pour somnoler debout avec (au dire de mon père) la grâce et l'équilibre d'un flamant rose. A midi, comme nous en étions convenus la veille avec Fermín, je feignis de partir faire un tour, et il prétendit que c'était l'heure d'aller au dispensaire se faire retirer des points de suture.
Peut-être manquais-je de perspicacité, mais il me 431
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sembla que mon père accepta les deux bobards sans sourciller. L'idée de lui mentir systématiquement commençait à m'empoisonner l'esprit, et je l'avais confié à Fermín un peu plus tôt, profitant d'un moment où mon père était sorti faire course.
– Daniel, la relation père-fils est fondée sur des milliers de petits mensonges affectueux. Les Rois mages qui laissent des cadeaux aux enfants, la petite souris qui vient chercher la dent sous l'oreiller pour mettre une pièce à la place, etc. Ça n'en est qu'un de plus. Ne vous sentez pas coupable.
Le moment venu, j'inventai donc un nouveau prétexte et me dirigeai vers le domicile de Nuria Monfort dont je conservais le contact et le parfum gravés au tréfonds de ma mémoire. La place San Felipe Neri avait été envahie par une bande de pigeons qui paressaient sur les pavés. J'espérais trouver Nuria Monfort en compagnie de son livre, mais le lieu était désert. Je traversai le terre-plein sous la surveillance attentive de douzaines de volatiles et jetai un regard aux alentours, cherchant en vain la présence de Fermín camouflé en Dieu sait quoi, puisqu'il avait refusé de me révéler la ruse qu'il avait imaginée. Je gagnai l'escalier et vérifiai que le nom de Miquel Moliner figurait toujours sur la boîte aux lettres. Je me demandai si ce détail serait celui que j'indiquerais à Nuria Monfort comme le premier accroc à la vérité dans l'histoire qu'elle m'avait racontée. En montant dans la pénombre, j'en vins à souhaiter de ne pas la trouver chez elle. Nul n'a autant de compassion pour un menteur qu'un autre menteur. Parvenu à son étage, je fis une pause pour rassembler mon courage et inventer une excuse quelconque susceptible de justifier ma visite. La radio de la voisine beuglait toujours de l'autre côté du palier, transmettant, cette fois, un concours de 432
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connaissances religieuses qui portait pour titre «Les saints vont au paradis» et tenait en suspens les auditoires de toute l'Espagne chaque mardi à midi.
Et maintenant, pour vingt pesetas, dites-nous, Bartolomé, sous quelle forme apparaît le Malin aux sages du tabernacle dans la parabole de l'ange et de la courge du livre de Josué : a) un chevreau, b) un marchand, de cruches, c) un saltimbanque avec une guenon ?
Quand éclatèrent les applaudissements dans les studios de Radio Nacional, je me plantai avec résolution devant la porte de Nuria Monfort et appuyai sur la sonnette pendant plusieurs secondes.
J'entendis l'écho se perdre dans les profondeurs de l'appartement et poussai un soupir de soulagement.
J'allais repartir quand je perçus un bruit de pas qui s'approchaient de la porte et vis l'orifice de l'œilleton s'éclairer d'une larme de lumière. Je souris. J'écoutai la clef tourner dans la serrure et inspirai profondément.
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– Daniel, murmura le sourire à contre-jour.
La fumée bleue de la cigarette lui masquait le visage. Ses lèvres brillaient de carmin sombre et laissaient des traces sanglantes sur le filtre qu'elle tenait entre l'index et le majeur. Il existe des personnes dont on se souvient et d'autres dont on rêve. Pour moi, Nuria Monfort avait la consistance et la crédibilité d'un mirage : on ne se pose pas de questions sur sa réalité, on le suit, simplement, jusqu'au moment où il s'évanouit ou se défait Je la suivis donc dans l'étroit salon obscur où se trouvaient sa table de travail, ses livres et la collection de crayons alignés comme un prodige de symétrie.