– Je pensais que je ne te reverrais pas.
– Désolé de vous décevoir.
Elle s'assit sur la chaise de bureau en croisant les jambes et en se penchant en arrière. J'arrachai mon regard de sa gorge et le concentrai sur une tache d'humidité au mur. Je m'approchai de la fenêtre pour un rapide coup d'œil sur la place. Aucune trace de Fermín. Je pouvais entendre derrière moi la respiration de Nuria Monfort, sentir son regard.
– Il y a quelques jours, un de mes amis a découvert que l'administrateur de biens responsable de l'ancien appartement de la famille Fortuny-Carax 434
L’ombre du vent
envoyait du courrier au nom d'un cabinet d'avocats qui, semble-t-il, n'existe pas. Ce même ami a découvert aussi que la personne qui venait chercher le courrier adressé à cette boîte avait utilisé votre nom, madame Monfort...
– Tais-toi.
Je me retournai et la vis reculer dans l'ombre.
– Tu me juges sans me connaître, dit-elle.
– Alors apprenez-moi à vous connaître.
– A qui as-tu répété ça ? Qui d'autre sait ce que tu viens de me dire ?
– Plus de gens qu'il ne faudrait. Depuis quelque temps, la police me suit régulièrement.
– Fumero ?
Je fis signe que oui. Il me sembla que ses mains tremblaient.
Tu ne sais pas ce que tu as fait, Daniel.
– Alors dites-le-moi, répliquai-je avec une dureté que je ne ressentais pas.
– Tu t'imagines que tu as le droit, parce que tu as trouvé un livre, de t'immiscer dans la vie de personnes que tu ne connais pas, dans des affaires que tu ne pas comprendre et qui ne t'appartiennent pas.
– Que vous le vouliez ou non, désormais elles m'appartiennent.
– Tu ne sais pas ce que tu dis.
– Je suis allé dans la villa Aldaya. Je sais que Jorge Aldaya s'y cache. Je sais que c'est lui qui a assassiné Carax.
Elle me dévisagea longuement, en pesant ses mots.
– Fumero est au courant ?
– Je ne sais pas.
– Tu aurais intérêt à savoir. Est-ce que Fumero t'a suivi jusqu'ici ?
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Ville d'ombres
La colère qui flambait dans ses yeux me brûlait.
J'étais entré avec le rôle de juge et de procureur, mais chaque minute qui s'écoulait me faisait sentir plus coupable.
– Je ne crois pas. Vous le saviez ? Vous saviez que c'est Aldaya qui a tué Julián et qui se cache dans cette maison... Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ?
Elle eut un sourire amer.
– Tu ne comprends donc rien ?
– Je comprends que vous avez menti pour défendre l'homme qui a assassiné celui que vous appelez votre ami et que vous avez couvert ce crime pendant des années, un homme dont l'unique but est d'effacer toute trace de l'existence de Julián Carax, qui brûle ses livres. Je comprends que vous avez menti à propos de votre mari, qu'il n'est pas en prison, et naturellement pas non plus ici. Voilà ce que je comprends.
Nuria hocha la tête.
– Va-t'en, Daniel. Quitte cette maison et ne reviens plus. Tu as déjà fait assez de mal comme ça.
Je gagnai la porte en la laissant dans le salon. Je m'arrêtai à mi-chemin et revins sur mes pas. Nuria Monfort s'était effondrée par terre, contre le mur.
Toute la magie de sa présence s'était envolée.
Je traversai la place San Felipe Neri, le regard au sol. Je traînais avec moi toute la douleur que j'avais cueillie sur les lèvres de cette femme, une douleur dont je me sentais maintenant complice et instrument, sans arriver à en comprendre le comment ni le pourquoi. « Tu ne sais pas ce que m'as fait, Daniel. » Je voulais seulement m'éloigner de ce lieu. En passant devant l'église, c'est à peine si je remarquai, devant le porche, le prêtre maigre au nez pointu qui esquissait des gestes de bénédiction en tenant à la main un missel et un chapelet.
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L’ombre du vent
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Je rentrai à la librairie avec trois quarts d'heure de retard. En me voyant, mon père fronça les sourcils d'un air réprobateur et regarda la pendule.
– En voilà une heure ! Vous saviez que je dois aller voir un client à San Cugat, et vous me laissez tout seul.
– Fermín n'est pas encore de retour ?
Mon père fît signe que non avec toute l'énergie qu'il pouvait déployer quand il était de mauvaise humeur.
– En tout cas, tu as reçu une lettre. Je te l'ai mise à côté de la caisse.
– Papa, pardonne-moi, mais...
Il me fit signe de lui épargner mes excuses, prit sa gabardine et son chapeau, et sortit sans dire au revoir. Le connaissant, je me dis que sa colère aurait disparu avant qu'il soit arrivé à la gare. Ce qui me surprenait, c'était l'absence de Fermín. Je l'avais vu déguisé en curé de comédie sur la place San Felipe Neri, attendant la sortie précipitée de Nuria Monfort qui le mènerait jusqu'au grand secret de l'intrigue.
Ma confiance en cette stratégie avait été réduite en cendres, et j'imaginais que si Nuria Monfort sortait 437
Ville d'ombres
réellement, elle ne conduirait Fermín qu'à la pharmacie ou à la boulangerie. Un fameux plan.
J'allai à la caisse jeter un coup d'œil à la lettre dont mon père m'avait parlé. L'enveloppe était blanche et rectangulaire, comme une pierre tombale, avec, en guise de croix, une mention qui parvint à pulvériser le peu de vaillance que je conservais encore pour affronter la fin de la journée.
GOUVERNEMENT MILITAIRE
DE BARCELONE
BUREAU DU RECRUTEMENT
– Alléluia ! murmurai-je.
Je n'avais pas besoin d'ouvrir l'enveloppe pour ce qu'elle contenait, mais je le fis pourtant, ne serait-ce que pour boire la coupe jusqu'à la lie. La lettre était succincte, deux paragraphes de cette prose, mi-proclamation enflammée mi-air d'opérette, qui caractérise le genre épistolaire militaire. On m'y annonçait que, dans un délai de deux mois, le dénommé Daniel Sempere Martin aurait l'honneur et la fierté d'accomplir le devoir le plus sacré et le plus édifiant que la vie offrait à un Celtibérique de sexe mâle : servir la patrie et revêtir l'uniforme de la croisade nationale pour la défense du bastion spirituel de l'Occident. Du moins étais-je sûr que Firmin serait capable de mettre en avant la côté humoristique de la chose et de nous faire rire un moment en nous régalant de sa version en vers de La Défaite finale de la collusion judéo-maçonnique.
Deux mois. Huit semaines. Soixante jours. Je pouvais toujours diviser le temps en allant jusqu'aux secondes et obtenir ainsi un chiffre kilométrique. Il me restait 438
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cinq millions cent quatre-vingt-quatre mille secondes de liberté. Peut-être que M. Federico, dont mon père disait qu'il était capable de fabriquer une Volkswagen, pourrait me confectionner une horloge munie de freins à disques. Peut-être que quelqu'un m'expliquerait le moyen d'arranger les choses afin que je ne perde pas Bea pour toujours. En entendant le carillon de la porte, je crus que Fermín était revenu, finalement convaincu que nos velléités de détectives ne valaient pas tripette.