– Et ?
– Fortuny est resté muet, en contemplant le cadavre pendant presque une minute. Puis il a fait demi-tour et il est parti.
– Il est parti ?
– Il a filé comme un lapin.
– Et les policiers ? Ils ne l'ont pas rattrapé ?
N'étaient-ils pas là pour lui faire identifier le corps.
Barceló eut un sourire malin.
– En théorie. Mais M. Manuel se rappelle qu'une autre personne se trouvait dans la salle, un troisième policier qui était entré sur la pointe des pieds pendant que les agents préparaient Fortuny, et qui assistait à la scène en silence, adossé au mur, la cigarette au bec. M. Manuel s'en souvient, parce que, quand il a dit que le règlement interdisait de fumer, un des agents lui a fait signe de se taire. Selon lui, après le départ de Fortuny, le troisième policier s'est approché, a jeté un coup d'oeil sur le corps et lui a craché à la figure. Puis il a pris le passeport et donné l'ordre d'expédier le cadavre à Can Tunis pour qu'il soit enterré dès l'aube dans une fosse commune.
– Ça n'a pas de sens.
– C'est ce qu'a pensé M. Manuel. Surtout que ça ne collait pas avec le règlement. « Mais puisque nous ne savons toujours pas qui est cet homme », disait-il.
Les policiers n'ont rien dit. Fâché, M. Manuel les a interpellés : « Ou alors vous le savez ? Parce que ça 443
Ville d'ombres
saute aux yeux qu'il est mort depuis plus d'une journée au moins. » Naturellement, M. Manuel, qui n'a rien d'un imbécile, s'abritait derrière le règlement.
En entendant ses protestations, le troisième policier s'est approché et lui a demandé, les yeux dans les yeux, s'il avait envie d'accompagner le défunt dans son dernier voyage. M. Manuel m'a raconté qu'il avait été terrifié. Que cet homme avait un regard de fou et qu'il n'a pas douté un instant qu'il parlait sérieusement. Il a murmuré qu'il s'agissait seulement de respecter le règlement, que personne ne savait qui était cet homme et que, dans ces conditions, on ne pouvait pas l'enterrer comme ça. « Cet homme est celui que je dis qu'il est », a répliqué le policier. Là-
dessus, il a pris le registre et l'a signé en disant que l'affaire était close. M. Manuel affirme qu' n'est pas près d'oublier cette signature, parce que, pendant toutes les années de guerre, et longtemps encore, il l'a retrouvée sur des dizaines de pages de registre des décès concernant des corps qui arrivaient d'on ne savait où et que personne n'arrivait à identifier...
– L'inspecteur Francisco Javier Fumero...
– Orgueil et bastion de la Préfecture de Police.
Tu sais ce que ça signifie, Daniel ?
– Que nous avons donné des coups à l'aveuglette depuis le début.
Barceló prit son chapeau et sa canne, et se dirigea vers la porte en hochant la tête.
– Non. Que les coups vont commencer maintenant.
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L’ombre du vent
27
Je passai l’après-midi à ruminer la lettre funeste qui m'annonçait mon incorporation dans l'armée et à guetter un signe de vie de Fermín. L'heure de la fermeture était déjà passée, et Fermín continua de jouer la fille de l'air. Je pris le téléphone et appelai la pension de la rue Joaquin Costa. Mme Encarna me dit d'une voix fortement anisée qu'elle n'avait pas vu Fermín de la journée.
– S'il n'est pas là dans une demi-heure, il dînera froid, je ne suis pas le Ritz. Il ne lui est rien arrivé, au moins ?
– Ne vous inquiétez pas, madame Encarna. Il avait un rendez-vous, et il a dû s'attarder. En tout cas, si vous le voyez avant d'aller vous coucher, je vous serai très reconnaissant de lui dire d'appeler Daniel Sempere, le voisin de votre amie Merceditas.
– Je le ferai, mais je vous préviens : à huit heures et demie, moi, je suis au lit.
Après quoi j'appelai chez Barceló, dans l'espoir que Fermín était allé là-bas vider le garde-manger de Bernarda ou lui conter fleurette dans la lingerie. Je n'avais pas pensé que ce serait Clara qui me repolirait.
– Daniel, en voilà une surprise.
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Ville d'ombres
Pour
moi
aussi,
me
dis-je.
Avec
des
circonlocutions dignes de M. Anacleto, je plaçai l'objet de mon appel dans la conversation tout en faisant semblant de ne lui accorder qu'une importance secondaire.
– Non, Fermín n'est pas passé aujourd’hui. Et je crois que Bernarda est restée avec moi toute l'après-midi. Nous avons parlé de toi, tu sais.
– Eh bien, la conversation n'a pas dû être palpitante !
– Bernarda dit qu'elle te trouve très beau, que tu es devenu un homme.
– Je prends beaucoup de vitamines.
Un long silence.
– Daniel, tu crois que nous pourrions redevenir amis un jour ? Combien d'années faudra-t-il pour que tu me pardonnes ?
– Nous sommes amis, Clara, et je n’ai rien à te pardonner. Tu le sais.
– Mon oncle m'a dit que tu continues d’enquêter sur Julián Carax. Si tu passais un jour, à l’heure du thé, tu pourrais me raconter ce que tu as découvert.
– Un de ces jours, je n'y manquerai pas.
– Je vais me marier, Daniel.
Je restai à regarder l'écouteur. J'eus l'impression que mes pieds s'enfonçaient dans le sol ou que mon squelette rétrécissait de plusieurs centimètres.
– Tu es toujours là, Daniel ?
– Oui.
– Ça t'a surpris.
J'avalai ma salive qui avait la consistance du ciment armé.
– Non. Ce qui me surprend, c’est que tu ne sois pas déjà mariée. Ce ne sont pas les prétendants qui doivent manquer. Qui est l'heureux élu ?
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L’ombre du vent
– Tu ne le connais pas. Il s'appelle Jacobo. C'est un ami de mon oncle Gustavo. Il est à la direction de la Banque d'Espagne. Nous nous sommes rencontrés à un récital d'opéra organisé par mon oncle. Il est plus vieux que moi, mais nous nous entendons bien, et c'est le plus important, tu ne trouves pas ?
Je refoulai l'ironie qui me montait aux lèvres en me mordant la langue. Elle avait un goût de poison
– Naturellement... Eh bien ! toutes mes félicitations.
– Tu ne me pardonneras jamais, n'est-ce pas, Daniel ? Pour toi, je serai toujours Clara Barceló la perfide.
Il y eut un autre silence à couper au couteau.
– Et toi, Daniel ? Fermín m'a dit que tu as une petite amie ravissante.
– Il faut que je te laisse, Clara, un client vient d'entrer. Je te rappellerai dans la semaine, et nous prendrons rendez-vous pour l'après-midi. Encore toutes mes félicitations.
Je raccrochai et soupirai.
Mon père revint de sa visite au client, l'air abattu et peu désireux de faire la conversation. Je mis la table, et il prépara le dîner sans presque me poser de questions sur Fermín ou la journée à la librairie.
Nous mangeâmes sans décoller les yeux de notre assiette et retranchés dans le bavardage de la radio.
Mon père avait à peine touché à la nourriture. Il se bornait à tourner sa cuiller dans la soupe aqueuse et sans saveur, comme s'il cherchait de l'or au fond.
– Tu n'as rien mangé, dis-je.
Il haussa les épaules. La radio continuait à nous mitrailler de futilités. Mon père se leva et l’éteignît.
– Qu'est-ce qu'il y avait dans la lettre de l'année ? demanda-t-il enfin,