– Je pars pour le service dans deux mois.
447
Ville d'ombres
Son regard me sembla vieillir de dix ans.
– Barceló me dit qu'il va trouver un moyen de me faire affecter au Gouvernement Militaire de Barcelone après mes classes. Je pourrai même venir dormir à la maison, risquai-je.
Mon père répondit par un geste d'assentiment anémique. Son regard me fît de la peine, et je me levai pour desservir, il resta assis, les yeux dans le vide et les mains croisées sous le menton. Je me disposais à taire la vaisselle quand j'entendis des pas dans l'escalier. Des pas fermes et pressés, qui martelaient les marches et rendaient un son funeste.
Ils s'arrêtèrent à notre étage. Mon père se leva, inquiet. Une seconde plus tard, plusieurs coups furent frappés à la porte et une voix tonitruante, rageuse et vaguement familière aboya :
– Police ! Ouvrez !
Mille poignards traversèrent mes pensées. Une nouvelle volée de coups ébranla la porte. Mon père se dirigea vers l'entrée et regarda par l'œilleton.
– Qu'est-ce que vous voulez, à cette heure-ci ?
– Ou vous ouvrez cette porte, ou nous la défonçons à coups de pied, monsieur Sempere. Ne me le faites pas répéter.
Je reconnus la voix de Fumero et sentis un souffle glacé s'abattre sur moi. Mon père me lança un regard interrogateur. Je lui fis signe d'obéir.
Étouffant un soupir, il ouvrit la porte. Les silhouettes de Fumero et de ses deux acolytes habituels se découpèrent dans la lumière jaune de l'encadrement.
Des gabardines grises sur pantins de cendre.
– Où est-il ? hurla Fumero en écartant mon père d'une poussée de la main et en se précipitant dans la salle à manger.
Mon père fit mine de le retenir, mais un des agents qui suivaient l'inspecteur l'attrapa par le bras 448
L’ombre du vent
et le plaqua contre le mur, en le maintenant avec l'impassibilité et l'efficacité d'une machine habituée à ce travail. C'était l'individu qui nous avait suivis, Fermín et moi, celui qui m'avait tenu pendant que Fumero tabassait mon ami devant l'asile de Santa Lucia, celui qui m'avait surveillé deux soirs plus tôt. Il m'adressa un regard vide, indéchiffrable. J'allai à la rencontre de Fumero, en affichant tout le calme que j'étais capable de simuler. Les yeux de l'inspecteur étaient injectés de sang. Une balafre récente zébrait sa joue gauche, bordée de sang séché.
– Où est-il ?
– Qui ?
Fumero baissa les yeux et hocha la tête en marmonnant quelque chose pour lui-même. Quand il releva la tête, il avait un sourire canin aux lèvres et un pistolet à la main. Sans détourner les yeux des miens, il donna un coup de crosse dans le vase de fleurs fanées sur la table. Le vase éclata en morceaux, l'eau et les fleurs se répandirent sur la nappe. Malgré moi, je sursautai. Mon père vociférait dans l'entrée, entre les deux agents. Je pus à peine saisir ce qu'il disait.
Tout ce que j'étais capable de comprendre, c'était la pression glacée du canon de revolver enfoncé dans ma joue, et son odeur de poudre.
– Ne te fous pas de moi, petit merdeux, ou ton père devra ramasser ta cervelle sur le plancher. Tu entends ?
J'acquiesçai en tremblant. Fumero appuyait le canon de son arme avec force sur ma joue. Je sentis qu'il me déchirait la peau, mais je ne risquai pas le moindre mouvement.
– Je te le demande pour la dernière fois : où est-il ?
449
Ville d'ombres
Je vis ma propre image reflétée dans les pupilles noires de l'inspecteur qui se contractaient lentement tandis que, du pouce, il armait le percuteur.
– Il n'est pas ici. Je ne l'ai pas vu depuis midi C'est la vérité.
Fumero resta immobile pendant près d'une demi-minute, en me labourant le visage avec le revolver et en se passant la langue sur les lèvres.
– Lerma ! commanda-t-il. Jette un coup d'œil.
L'un des agents s'empressa de faire le tour de l'appartement. Mon père se débattait en vain entre les mains du troisième policier.
– Si tu m'as menti et si nous le trouvons ici, je te jure que je casse les deux jambes à ton père, murmura Fumero.
– Mon père ne sait rien. Laissez-le tranquille.
– C'est toi qui ne sais pas à quel jeu tu joues.
Mais dès que j'aurai chopé ton ami, fini de jouer. Ni juges, ni hôpitaux, ni rien de toutes ces conneries.
Cette fois, je me chargerai personnellement de le retirer de la circulation. Et je jouirai en le faisant, crois-moi. Je prendrai mon temps. Tu peux le lui dire si tu le vois. Parce que je le trouverai, même s'il se cache sous les pavés. Et toi, tu portes le numéro suivant.
L'agent Lerma réapparut dans la salle à manger et échangea un regard avec Fumero, un bref signe négatif. Fumero relâcha sa pression sur le percuteur et éloigna le revolver.
– Dommage, dit-il.
– De quoi l'accuse-t-on ? Pourquoi est-il recherché ?
Fumero me tourna le dos et alla vers les deux agents qui, à son signal, lâchèrent mon père.
– Vous vous en souviendrez, cracha ce dernier.
450
L’ombre du vent
Les yeux de Fumero s'attardèrent sur lui.
Instinctivement, mon père recula d'un pas. J'eus peur que la visite de l'inspecteur ne fasse que commencer mais, soudain, Fumero hocha la tête en ricanant tout bas et quitta l'appartement sans plus de cérémonie.
Lerma le suivit. Le troisième policier, mon garde du corps perpétuel, s'arrêta un instant sur le seuil. Il me regarda en silence, comme s'il voulait me dire quelque chose.
– Palacios ! aboya Fumero, dont la voix fut répercutée par les échos de l'escalier.
Palacios baissa les yeux et disparut. Je sortis sur le palier. Des bandes de lumière se dessinaient autour des portes des voisins dont on discernait dans la pénombre les têtes terrorisées. Les trois silhouettes noires des policiers se perdirent dans l'escalier, et leur martèlement furieux battit en retraite comme une marée empoisonnée, en laissant un sillage de peur et d'obscurité.
On
approchait
de
minuit
quand
nous
entendîmes de nouveaux coups à la porte, cette fois plus faibles, presque craintifs. Mon père, qui était en train de nettoyer à l'eau oxygénée la plaie que m'avait laissée le revolver de Fumero, s'arrêta net. Nos regards se rencontrèrent. Trois autres coups nous parvinrent.
Un instant, je crus que Fermín avait assisté à la totalité de l'incident, caché dans un recoin obscur de l'escalier.
– Qui est là ? demanda mon père.
– M. Anacleto.
Mon père soupira. Nous ouvrîmes la porte pour nous trouver face au professeur, plus pâle que jamais.
– Que se passe-t-il, monsieur Anacleto ? Vous ne vous sentez pas bien ? demanda mon père, en le faisant entrer.
451
Ville d'ombres
Le professeur tenait à la main un journal plié. Il se borna à nous le tendre avec un regard horrifié. Le papier était encore tiède et l'encre toute fraîche.
C'est l'édition d'aujourd'hui, murmura M.
Anacleto
La première chose que je vis fut les deux photos qui accompagnaient le titre. L'une montait un Fermín plus fourni en chair et en cheveux, moins vieux, peut-
être, de quinze ou vingt ans. La seconde révélait le visage d'une femme aux yeux clos et au teint de marbre. Je mis quelques secondes à la reconnaître, parce que je l'avais toujours vue dans la pénombre.