F R d T.
Je relisais le message quand quelqu'un frappa à la porte du réduit.
– On peut ? demanda une voix inconnue.
Mon cœur bondit dans ma poitrine. Ne trouvant rien d'autre, je fis une boulette de la feuille de papier à cigarettes et l'avalai. Je tirai la chaîne et profitai du fracas de la chasse d'eau pour déglutir. Le papier avait le goût de cierge et de Sugus. En ouvrant la porte, je me trouvai face au sourire reptilien du policier qui quelques secondes plus tôt, était posté devant la librairie.
–Excusez-moi. Je ne sais pas si c'est d'entendre la pluie tomber toute la journée, mais j'étais au bord de pisser dans mon troc, sans parler du reste…
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Ville d'ombres
– Je vous en prie, dis-je en lui cédant le passage.
Faites comme chez vous.
– Merci beaucoup.
L'agent, qui à la lumière de l'ampoule me parut ressembler à une belette, m'inspecta de haut en bas.
Son regard glauque comme un égout se posa sur le missel.
– Si je ne lis pas quelque chose, je n'y arrive pas, argumentai-je.
– Moi, c'est pareil. Et après ça, on dit que les Espagnols ne lisent pas. Vous me le prêtez ?
– Juste au-dessus de la chasse d'eau, il y a le dernier Prix de la Critique, proposai-je. Infaillible.
Je m'éloignai le plus dignement possible et rejoignis mon père qui était en train de me préparer un café au lait
– Qu'est-ce qu'il fait là ? l'interrogeai-je.
– Il m'a juré qu'il avait la colique. Qu'est-ce que je pouvais faire ?
– Le laisser dans la me, ça l'aurait réchauffé.
Mon père fronça les sourcils.
– Si tu n'y vois pas d'inconvénient, je monte.
– Bien sûr. Et mets des vêtements secs, sinon tu vas attraper une pneumonie.
L'appartement était froid et silencieux. J'allai dans la chambre et regardai par la fenêtre. Sous le porche de l'église Santa Ana, la seconde sentinelle n'avait pas quitté son poste. J'ôtai les vêtements mouillés et enfilai un pyjama épais et une robe de chambre qui avait appartenu à mon grand-père. Je m'allongeai sur le lit sans prendre la peine d'allumer et
m'abandonnai
à
la
pénombre
et
au
tambourinement de la pluie sur les carreaux. Je fermai les yeux et tentai de trouver l'image, le contact de la peau et l'odeur de Bea. Je n'avais pas fermé l'œil la nuit précédente, et la fatigue fit bientôt son effet.
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L’ombre du vent
Dans mes rêves, la silhouette d'une Parque enveloppée de brume chevauchait au-dessus de Barcelone, lueur spectrale qui tombait sur les tours et les toits, tenant au bout de ses fils de deuil des centaines de petits cercueils blancs qui laissaient sur leur passage une traînée de fleurs sombres dont les pétales portaient, écrit avec du sang, le nom de Nuria Monfort.
Je me réveillai dans une aube grise qui filtrait par les vitres embuées. Je m'habillai chaudement et chaussai de gros souliers. Je sortis en silence dans le couloir pour traverser l'appartement presque à tâtons, me glissai par la porte et gagnai la rue. Au loin, les kiosques des Ramblas étaient déjà éclairés.
Je me dirigeai vers celui qui surnageait à l'embouchure de la rue Tallers et achetai la première édition du jour, qui sentait encore l'encre fraîche. J'en parcourus les pages à toute allure jusqu'à ce que je trouve la rubrique nécrologique. Le nom de Nuria Monfort était là, sous une croix d'imprimerie, et je sentis mon regard se brouiller. Je m'éloignai, le journal plié sous le bras, en quête d'obscurité.
L'enterrement était prévu pour l'après-midi, à quatre heures, au cimetière de Montjuïc. Je revins à la maison en faisant un détour. Mon père dormait toujours, et je retournai dans ma chambre. Je m'assis à ma table et sortis le stylo Meisterstück de son étui.
Je pris une feuille blanche et laissai la plume me guider. Dans main, elle n'avait rien à dire. Je cherchai en vain mots que je voulais offrir à Nuria Monfort, mais je fus incapable d'écrire ou de sentir quoi que ce soit, excepté cette terreur inexplicable que me causait son absence, le sentiment de la savoir disparue, arrachée d'un coup. Je sus qu'un jour elle reviendrait vers moi, des mois des années plus tard, que toujours je garderais son souvenir, quand je croiserais un 463
Ville d'ombres
inconnu, des images qui ne m'appartenaient pas, sans savoir si j'en étais digne. Tu n’es plus qu'ombres, pensai-je. Comme tu as vécu.
30
Peu avant trois heures de l'après-midi, sur le Paseo de Colón, je montai dans l'autobus qui devait me mener à Montjuïc. Derrière la vitre se dessinait la forêt de mâts et de pavillons qui flottaient dans la darse du port. L'autobus était presque vide. Quand il prit la route qui montât vers l'entrée est du grand cimetière de la ville, je restai le seul passager.
– A quelle heure passe le dernier bus ?
demandai-je au contrôleur avant de descendre.
– A quatre heures et demie.
Il me laissa aux portes de l'enceinte. Une avenue bordée de cyprès s'élevait dans la brume. Même de là, au pied de la montagne, on entrevoyait la ville infinie des morts qui escaladait le versant jusqu'au sommet pour continuer de l'autre côté. Avenues de tombes, allées de dalles, ruelles de mausolées, tours couronnées d'anges flamboyants, forêts de sépulcres se pressaient les unes contre les autres. La ville des morts était une fosse de palais, un ossuaire de mausolées monumentaux, gardés par des armées de statues en décomposition engluées dans la boue. Je 464
L’ombre du vent
respirai profondément avant de pénétrer dans le labyrinthe. Ma mère reposait à une centaine de mètres de ce chemin flanqué d’interminables tables rangées de mort et de désolation, À chaque pas je pouvais sentir le froid, le vide et le désespoir de ce lieu, l'horreur de son silence et des visages figés dans de vieux portraits abandonnés à la compagnie des cierges et des fleurs fanées. Je finis par distinguer au loin les lampes à gaz allumées autour d'une fosse. Les silhouettes d'une demi-douzaine de personnes s’alignaient en se découpant sur un ciel de cendre. Je pressai le pas et m'arrêtai quand je pus entendre les paroles du prêtre.
Le cercueil, un coffre en pin brut, était posé à même la boue. Deux fossoyeurs le gardaient, appuyés sur leurs pelles. J'examinai l'assistance. Le vieil Isaac, le gardien du Cimetière des Livres Oubliés, n'était pas venu à l'enterrement de sa fille. Je reconnus la voisine de palier, la tête secouée par les sanglots tandis qu'un homme à l'aspect défait la consolait en lui caressant le dos. Son mari, supposai-je. Près d'eux, une femme d'une quarantaine d'années, habillée de gris, tenait un bouquet de fleurs. Elle pleurait en silence, détournant ses yeux de la fosse et serrant les lèvres. Je ne l'avais jamais vue. A l'écart du groupe, engoncé dans une gabardine noire et tenant son chapeau derrière son dos, je vis le policier qui m'avait sauvé la vie la veille, Palacios. Il leva les yeux et m'observa quelques secondes sans qu'un trait de son visage le trahisse. Les paroles aveugles du prêtre, dépourvues de sens, étaient tout ce qui nous séparait du terrible silence. Je contemplai le cercueil, souillé de terre argileuse. J'imaginai Nuria Monfort couchée à l'intérieur, et c'est seulement quand l'inconnue me tendit une fleur de son bouquet que je me rendis compte de mes larmes. Je restai là, immobile, jusqu'à 465