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Ville d'ombres

ce que le groupe se disperse et que, sur un signe du prêtre, les croque-morts s'apprêtent à faire leur travail à la lumière des lampes. Je glissai la fleur dans la poche de mon manteau et m'éloignai, incapable de prononcer l'adieu pour lequel j'étais venu.

La nuit commençait à tomber quand je parvins à la porte du cimetière, et je sus que j'avais raté le dernier autobus. Je me disposai à entreprendre une longue marche à l'ombre de la nécropole et m'engageai sur la route qui longeait le port pour rejoindre Barcelone. Une voiture noire stationnait à une vingtaine de mètres devant moi, phares allumés.

Le conducteur fumait une cigarette. Quand je tus tout près, Palacios ouvrit la portière et me fît signe de monter.

– Monte, je te rapprocherai de chez toi À cette heure-ci, tu ne trouveras ni autobus ni taxi.

J'hésitai un instant.

– Je préfère marcher.

– Ne dis pas de bêtises. Monte.

Il parlait d'un ton tranchant, comme quelqu'un qui l'habitude de commander et de se faire obéir sur-champ.

– S'il te plaît, ajouta-t-il.

Je montai, et le policier mit le moteur en marche.

– Enrique Palacios, dit-il en me tendant la main.

Je ne la serrai pas.

– Vous pouvez me déposer sur le Paseo de Colón.

La voiture démarra rapidement Nous fîmes une bonne partie du trajet sans desserrer les lèvres.

– Je veux que tu saches que je suis sincèrement désolé de ce qui est arrivé à Mme Monfort.

Dans sa bouche, ces mots me parurent une obscénité, une insulte.

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L’ombre du vent

– Je vous remercie de m'avoir sauvé la vie l'autre jour, mais je dois vous dire aussi que je me fous que vous soyez désolé ou pas, monsieur Palacios.

– Je ne suis pas ce que tu penses, Daniel. Je voudrais t'aider.

– Si vous espérez que je vous dise où est Fermín vous pouvez me laisser ici même...

– Je me fiche complètement de l'endroit où est ton ami. Je ne suis pas en service.

Je ne dis rien.

– Tu ne me fais pas confiance, et je ne t'en veux pas. Mais au moins, écoute-moi. Toute cette affaire est allée trop loin. Cette femme n'aurait pas dû mourir. Je te demande de laisser tomber et d'oublier pour toujours cet homme, ce Carax.

– Vous en parlez comme si ça dépendait de ma volonté. Je ne suis qu'un spectateur. La pièce, c'est vous et vos chefs qui l'avez montée.

– Je suis fatigué des enterrements, Daniel. Je ne veux pas avoir à assister au tien.

– Tant mieux, parce que vous n'êtes pas invité.

– Je parle sérieusement.

– Moi aussi. Faites-moi le plaisir de vous arrêter et de me laisser ici.

– Nous serons au Paseo de Colon dans deux minutes.

– Ça m'est égal. Cette voiture pue la mort, comme vous. Laissez-moi descendre.

Palacios ralentit et s'arrêta sur le bas-côté. Je descendis et refermai violemment la portière, en évitant son regard. J'attendis qu'il s'éloigne, mais le policier ne se décidait pas à redémarrer. Je me retournai et vis qu’il baissait la vitre. Il me sembla lire sur son visage de la sincérité et même de la douleur, mais je refusai de leur accorder du crédit.

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Ville d'ombres

– Nuria Monfort est morte dans mes bras, Daniel, dit-il. Je crois que ses dernières paroles ont été un message pour toi.

– Qu'est-ce qu'elle a dit ? questionnai-je, en sentant ma voix se glacer. A-t-elle prononcé mon nom ?

– Elle délirait, mais je crois qu'elle parlait de toi.

A un moment, elle a dit qu'il y a des prisons pires que les mots. Ensuite, avant de mourir, elle m'a demandé de te dire de la laisser partir.

Je le regardai sans comprendre.

– Laisser partir qui ?

– Une certaine Pénélope. J'ai pensé que ce devait être ta fiancée.

Palacios détourna son regard et démarra dans le crépuscule. Je restai à contempler, déconcerté, les feux de la voiture se perdre dans la pénombre bleu et pourpre. Puis je pris le chemin du Paseo de Colon en me répétant les dernières paroles de Nuria Monfort sans en trouver le sens. Arrivé sur la place du Portal de la Paz, je m'arrêtai pour observer les quais proches de l'embarcadère des vedettes. Je m'assis sur les marches qui disparaissaient dans l'eau trouble, à l'endroit même où, une nuit qui remontait maintenant à des années, j'avais vu pour première fois Laín Coubert, l'homme sans visage.

– Il y a des prisons pires que les mots, murmurai-je.

Alors seulement je compris : le message de Nuria Monfort ne m'était pas destiné. Ce n'était pas moi qui devais laisser partir Pénélope. Ses dernières paroles ne s'adressaient pas à un étranger mais à l'homme qu'elle avait aimé en silence pendant quinze ans : Julián Carax.

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L’ombre du vent

31

Quand j'arrivai sur la place San Felipe Neri, il faisait déjà nuit noire. Un réverbère éclairait le banc sur lequel j'avais aperçu Nuria pour la première fois, désert et tatoué au canif de noms d'amoureux, d'insultes et de serments. Je levai les yeux vers les fenêtres de son logement, au troisième étage, et vis une lueur orangée et vacillante. Une bougie.

Je pénétrai dans la grotte obscure de l'entrée et montai l'escalier à tâtons. Un rai de lumière rougeâtre filtrait au bas de la porte entrouverte. Je posai la main sur la poignée et m'immobilisai pour écouter. Je crus entendre un murmure, une respiration entrecoupée qui provenaient de l'intérieur. Un instant, je crus qu'il me suffirait d'ouvrir pour la trouver en train de m'attendre, fumant près du balcon, jambes serrées et adossée au mur, à l'endroit même où je l'avais laissée. Avec précaution, craignant de la déranger, je poussai la porte et entrai. Les rideaux du balcon ondulaient dans la pièce. La silhouette était assise devant la fenêtre, le visage à contre-jour, une bougie allumée à la main. Une tache de clarté, brillante comme de la résine fraîche, glissa sur la peau pour tomber ensuite sur la poitrine. Isaac Monfort se retourna, te face ravagée de larmes.

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Ville d'ombres

– Je ne vous ai pas vu cette après-midi à l'enterrement, dis-je.

Il hocha la tête en silence et s'essuya les yeux du revers de son manteau.

– Nuria n'y était pas, murmura-t-il au bout d’un moment. Les morts ne viennent jamais à leur enterrement.

Il jeta un regard autour de lui, comme s’il voulait me signifier que sa fille était dans la pièce, assise près de nous dans la pénombre, et qu'elle nous écoutait.