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L’ombre du vent

commencé à lui voler le jour où il avait décidé de connaître son fils Julián se consumait. Au cours de la traversée, installé sur le pont, grelottant sous les couvertures et affrontant le vide infini de l'océan, il sut qu'il ne reverrait pas la terre. Parfois, assis à l'arrière, il observait la bande de requins qui suivait le navire depuis l'escale de Tenerife. Il avait entendu un officier de bord dire que cette escorte sinistre était habituelle dans les navigations transocéaniques. Les squales se nourrissaient des charognes que le bateau laissait dans son sillage. Mais, pour Ricardo Aldaya, c'était lui que ces démons suivaient « Vous m'attendez », pensait-il et il voyait en eux le véritable visage de Dieu. C'est alors qu'il fit jurer à son fils Jorge, qu'il avait tant méprisé et auquel il lui allait maintenant recourir, d'accomplir sa dernière volonté.

– Tu trouveras Julián Carax, et tu le tueras.

Jure-le-moi.

En se réveillant un matin, deux jours avant l'arrivée à Buenos Aires, Jorge vit que la couchette de son père était vide. Il sortit pour le chercher sur le pont désert, couvert de brouillard et d'embruns. Il trouva son peignoir abandonné sur la plage arrière, encore tiède. Le sillage du navire se perdait dans une forêt de brumes écarlates, et l'océan saignait, luisant et calme. On put constater alors que la bande de requins ne les suivait plus, et que, au loin, un cercle de nageoires dorsales semblait danser. Jusqu'à la fin de la traversée, aucun voyageur ne revit les squales, et quand Jorge Aldaya débarqua à Buenos Aires et que l'officiel des douanes lui demanda s'il voyageait seul, il se borna à répondre oui II voyageait seul depuis longtemps.

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Nuria Monfort : mémoire de revenants 5

Dix ans après son arrivée à Buenos Aires, Jorge Aldaya, ou la loque humaine qu'il était devenu, revint à Barcelone. Les malheurs qui avaient commencé à disloquer la famille Aldaya sur le vieux continent n'avaient fait que se multiplier en Argentine. Là, Jorge avait dû affronter seul le monde et l'héritage moribond de Ricardo Aldaya, un combat pour lequel il n'avait jamais eu les armes ni l'aplomb de son père. Il avait débarqué à Buenos Aires le cœur vide et l'âme déchirée de remords.

L'Amérique, devait-il dire plus tard en manière d'excuse ou d’épitaphe, est un mirage, une terre de prédateurs et de charognards, alors qu'il avait été élevé pour les privilèges et les façons absurdes de la vieille Europe, cadavre qui tenait debout par là force d'inertie. En quelques années, il avait tout perdu, en commençant par sa réputation et en finissant par sa montre en or, cadeau de son père pours a première communion. Grâce à elle, il put acheter le billet de retour. L'homme qui rentra en Espagne était une épave, un sac d'amertume et d'échecs, qui ne possédait rien d'autre désormais que la mémoire de tout ce qu'on lui avait arraché et la haine pour celui qu'il considérait comme le coupable de sa ruine : Julián Carax.

La promesse qu'il avait faite à son père le taraudait toujours. Dès qu'il se retrouva à 512

L’ombre du vent

Barcelone, il chercha les traces de Julián, pour découvrir que, comme lui, celui-ci semblait avoir disparu d'une Barcelone qui n'était plus celle qu’il avait quittée dix ans auparavant. C'est alors que, par un de ces hasards surprenants et calculés du destin, il rencontra un personnage de sa lointaine jeunesse. Après une carrière exemplaire dans les maisons de redressement et les prisons de l'Etat, Francisco Javier Fumero était entré dans l'armée et avait atteint le grade de lieutenant. Beaucoup lui prédisaient un avenir de général, quand une affaire louche qui ne fut jamais éclaircie avait motivé son expulsion. Mais déjà sa réputation dépassait son rang et ses attributions. On racontait beaucoup de choses sur lui, mais on le craignait plus encore.

Francisco Javier Fumero, ce garçon timide et perturbé qui avait l'habitude de ramasser les feuilles mortes dans la cour du collège San Gabriel, était devenu un tueur. On chuchotait qu'il liquidait des notables pour de l'argent, qu'il expédiait AD PATRES

des figures politiques pour le compte de diverses forces occultes, et qu'il était la mort personnifiée.

Aldaya et lui se reconnurent tout de suite dans les brumes du café Novedades. Aldaya était malade, miné par une fièvre mystérieuse dont il rendait responsables les insectes des forêts américaines.

« Là-bas, même les moustiques sont des fils de pute », se lamentait-il. Fumero l’écoutait avec un mélange de fascination et de répugnance. Il ressentait de la vénération pour les moustiques et les insectes en général. Il admirait leur discipline, leur résistance et leur organisation. Ils ne connaissaient ni la fainéantise, ni l'insolence, ni la sodomie, ni la dégénérescence de la race. Ses spécimens préférés étaient les arachnides qui, grâce à leur science extraordinaire, savaient tisser un piège et attendre 513

Nuria Monfort : mémoire de revenants avec une patience infinie que leurs proies viennent tôt ou tard y succomber, par stupidité ou nonchalance. A son avis, la société civile avait beaucoup à apprendre des insectes. Aldaya était un cas clair de ruine morale et physique. Il avait énormément vieilli et semblait se laisser aller.

Fumero détestait les gens sans tonus musculaire. Ils lui donnaient la nausée.

– Javier, je vais très mal, implora Aldaya.