Ce même matin, je reçus l'appel d'un fonctionnaire de la morgue, M. Manuel Gutiérrez Fonseca. Il m’expliqua que le corps du dénommé Julián Carax était arrivé au dépôt et que, en feuilletant le passeport du défunt et en voyant le nom de l'auteur du livre trouvé dans sa poche lors de son admission, il s'était senti moralement obligé d'appeler notre maison d'édition pour lui faire part du décès. Il soupçonnait, en outre, sinon une claire irrégularité, du moins une certaine désinvolture de la police à l'égard du règlement. En l'entendant, je crus que j'allais mourir. La première chose qui me vint à l'esprit fut qu'il s'agissait d'un piège de Fumero. M.
Gutiérrez s'exprimait avec la concision d'un fonctionnaire consciencieux, mais je devinais dans sa voix autre chose, que lui-même, peut-être, n'aurait su 542
L’ombre du vent
expliquer. J'avais pris l'appel dans le bureau de M.
Cabestany. Grâce à Dieu, Álvaro était parti déjeuner et j'étais seule, sinon il m'eût été difficile d'expliquer mes larmes et le tremblement de mes mains pendant que je tenais le téléphone. M. Gutiérrez me dit qu'il avait cru de son devoir de m'informer.
Je le remerciai de son appel sur le ton faussement formel des conversations en code. Dès que j'eus raccroché, je fermai la porte du bureau et me mordis les poings pour ne pas crier. Je me passai de l'eau sur le visage et partis immédiatement chez moi, en laissant une note pour expliquer à Álvaro que j'étais malade et que je reviendrais le lendemain avant l'heure d'ouverture afin de mettre le courrier à jour. Je dus prendre sur moi pour ne pas courir dans la rue, pour garder le pas anonyme et gris des gens sans secrets. En introduisant la clef dans la serrure de la porte de l'appartement, je compris qu'elle avait été forcée. Je restai paralysée. La poignée se mit à tourner de l'intérieur. Je me demandai si j'allais mourir ainsi, dans un escalier obscur, sans savoir ce qu'était devenu Miquel. La porte s'ouvrit, et je me trouvai devant le regard sombre de Julián Carax. Que Dieu me pardonne, mais, en cet instant, je me sentis renaître à la vie et remerciai le ciel de m'avoir rendu Julián à la place de mon mari.
Nous nous perdîmes dans une étreinte interminable, mais quand je cherchai ses lèvres, Julián recula et baissa les yeux. Je refermai la porte et, prenant Julián par la main, je le guidai jusqu'à la chambre. Nous nous allongeâmes sur le lit, silencieusement enlacés. Le soir approchait, et les ombres de l'appartement se teintaient de pourpre. On entendit au loin des coups de feu isolés, comme tous les soirs depuis le début de la guerre. Julián pleurait sur ma poitrine, et je me sentis envahie d'une fatigue 543
Nuria Monfort : mémoire de revenants indicible. Plus tard, quand la nuit fut tombée, nos lèvres se rencontrèrent et, protégés par cette obscurité oppressante, nous nous défîmes de nos vêtements qui sentaient la peur et la mort. Je voulus parler de Miquel, mais le feu des mains de Julián sur mon ventre effaça ma honte et ma douleur. Je voulais me perdre en elles et ne jamais revenir, tout en sachant qu'au matin, épuisés et peut-être malades de mépris pour nous-mêmes, nous ne pourrions nous regarder dans les yeux sans nous demander ce que nous avions fait et ce que nous étions devenus.
10
A l'aube, le crépitement de la pluie me réveilla.
Le lit était vide, la chambre baignée de ténèbres grises.
Je trouvai Julián assis devant ce qui avait été la table de travail de Miquel, caressant les touches de la machine à écrire. Il leva les yeux et m'adressa ce sourire doux et lointain qui me disait qu'il ne serait jamais à moi. J'eus envie de lui cracher la vérité, de le blesser. C’eût été si facile. De lui révéler que Penélope était morte. Que j'étais désormais son seul bien sur cette terre.
Je m'agenouillai près de lui.
– Ce que tu cherches n'est pas ici, Julián.
Partons. Tous les deux. Loin. Quand il est encore temps.
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L’ombre du vent
Julián me regarda longuement, sans qu'un seul de ses traits bouge.
– Tu sais quelque chose que tu ne m'as pas dit, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
Je fis signe que non, en ravalant ma salive.
Julián hocha la tête.
– Je retournerai là-bas cette nuit.
– Julián, je t'en prie...
– Je veux être sûr.
– Alors j'irai avec toi.
– Non.
– La dernière fois que je suis restée à attendre ici, j'ai perdu Miquel. Si tu y vas, je viens.
– Ce n'est pas ton affaire, Nuria. Cela ne concerne que moi.
Je me demandai s'il se rendait vraiment compte du mal que me faisaient ses paroles, ou si cela lui était égal.
– C'est ce que tu crois.
Il voulut me caresser la joue, mais j'écartai sa main.
– Tu devrais me haïr, Nuria. Ça te porterait chance.
– Je sais.
Nous passâmes la journée dehors, loin des ténèbres oppressâmes de l'appartement où régnait encore l'odeur des draps tièdes et de notre peau.
Julián voulait voir la mer. Je l'accompagnai à la Barceloneta, et nous nous rendîmes sur la plage presque déserte, mirage couleur de sable qui se fondait dans la brume. Nous nous assîmes près du rivage, comme le font les enfants et les vieux. Julián souriait sans parler, seul avec ses souvenirs.
Le soir, nous prîmes un tramway près de l'Aquarium et nous montâmes par la rue Layetana jusqu'au Paseo de Gracia, puis à la place de Lesseps, 545
Nuria Monfort : mémoire de revenants l'avenue de la République-Argentine, et enfin le terminus de la ligne. Julián observait les rues en silence, comme s'il craignait de perdre la ville à mesure qu'il la parcourait. A mi-trajet, il me prit la main et la baisa sans rien dire. Il la garda dans la sienne jusqu'au moment de descendre. Un vieil homme qui accompagnait une petite fille vêtue de blanc nous regardait en souriant et nous demanda si nous étions fiancés. Il faisait nuit noire quand nous prîmes la rue Román Macaya en direction de l'avenue du Tibidabo. Une pluie fine teintait d'argent les murs de pierre. Nous escaladâmes le mur de la propriété en passant par-derrière, près des courts de tennis. La villa se dressait dans la pluie. Je la reconnus tout de suite. J'avais lu la physionomie de cette maison sous tous ses angles au fil des pages de Julián. Dans La Maison rouge, c'était une demeure sombre, plus grande au-dedans qu'au-dehors, qui changeait lentement de forme, se multipliait en couloirs, galeries et mansardes impossibles, en escaliers sans fin qui ne conduisaient nulle part et donnaient sur des chambres obscures qui apparaissaient et disparaissent en une nuit, emportant avec elles les sortilèges qui les habitaient sans qu'on les revoie jamais. Nous nous arrêtâmes face à la porte d'entrée, fermée par une chaîne et un cadenas gros comme le poing. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient obturées avec des planches couvertes de lierre. L'air sentait les feuilles moites et la terre mouillée. La pierre noire et visqueuse luisait comme le squelette d'un grand reptile.