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mettent la main au cul d'une femme et qu'elle ne proteste pas, l'affaire est dans le sac. Ce sont des ignares. Le cœur de la femme est un labyrinthe de subtilités qui défie l'esprit grossier du mâle à l'affût.

Si vous voulez vraiment posséder une femme, il faut d'abord penser comme elle, et la première chose à faire est de conquérir son âme. Le reste, le réduit douillet et chaud qui vous fait perdre les sens et la vertu, vous est donné de surcroît.

J'applaudis solennellement cette harangue.

– Fermín, vous êtes un poète.

– Non, je suis comme Ortega y Gasset, un pragmatique, car la poésie ment, même si elle le fait joliment, et ce que j'affirme est plus vrai que le pain à la tomate. Comme disait le maître, montrez-moi un don Juan et je vous prouverai que c'est un pédé déguisé. Ce qui compte pour moi, c'est la permanence, la pérennité. Je vous prends à témoin : je ferai de Bernarda une femme, sinon honnête, car elle l'est déjà, du moins heureuse.

Je lui adressai un sourire approbateur. Son enthousiasme était contagieux et sa prosodie invincible.

– Prenez bien soin d'elle, Fermín. Bernarda a trop de cœur et elle a connu trop de déceptions.

– Vous croyez que je ne m'en rends pas compte ?

Allons donc, c'est comme si elle portait sur le front la médaille des veuves de guerre. Puisque je vous dis que j’en connais un bout, sur les vacheries de la vie : et cette femme, je la comblerai de bonheur, même si ça doit être la dernière chose que je ferai en ce monde.

– Promis ?

Il me tendit la main avec la superbe d'un chevalier du Temple. Je la serrai.

– Parole de Fermín Romero de Torres.

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L’ombre du vent

Le temps dans la boutique passa lentement, avec juste quelques flâneurs. Au vu de la situation, je suggérai à Fermín de prendre son après-midi.

– Allez donc chercher Bernarda et emmenez-la au cinéma ou faire du lèche-vitrines rue Puertaferrisa bras dessus, bras dessous, elle adore ça.

Fermín s'empressa de me prendre au mot et courut se faire beau dans l'arrière-boutique, où il gardait toujours un costume de rechange impeccable et toutes sortes d'eaux de Cologne et de pommades dans un nécessaire que lui eût envié la célèbre cantatrice Concha Piquer. Quand il en ressortit, il ressemblait à un jeune premier de films de série B, avec trente kilos de moins. Il portait un complet qui avait appartenu à mon père et un feutre trop grand de deux tailles, problème qu'il résolvait en y fourrant du papier journal.

– Parfait, Fermín. Avant que vous partiez... je voudrais vous demander un service.

– C'est comme si c'était fait. Commandez, je suis ici pour obéir.

– Mais je veux que tout ceci reste entre nous.

Pas un mot à mon père, d'accord ?

Il sourit d'une oreille à l'autre.

– Ah ! garnement. Ça concerne cette fille époustouflante, pas vrai ?

– Non. Il s'agit d'une enquête et d'une affaire compliquée. C'est dans vos cordes, non ?

– Ah ! bon, mais les histoires de filles aussi, c'est mes cordes. Je vous dis cela au cas où vous auriez besoin un jour d'un conseil technique, vous comprenez. Vous pouvez me faire confiance, comme au médecin . Sans faire de manières.

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Ville d'ombres

– Je m'en souviendrai. Pour l’heure, j'ai besoin de savoir à qui appartient une boîte postale de la Poste centrale de la rue Layetana. Numéro 2321. Et si possible, qui prend le courrier adressé là. Vous croyez que vous pourrez m'aider ?

Fermín nota le numéro sur son cou-de-pied, sous la chaussette, au stylo.

– C'est du gâteau. Il n'y a pas d'organisme officiel qui me résiste. Donnez-moi quelques jours, et je vous livrerai un rapport détaillé.

– Et pas un mot à mon père, hein ?

– Soyez sans crainte. Rappelez-vous que je suis le Sphinx de Gizeh.

– Je vous en remercie. Et maintenant, allez-y, et prenez du bon temps.

Je lui fis le salut militaire et le regardai s'en aller, gaillard comme un coq qui se rend au poulailler.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées quand j'entendis la clochette de la porte et levai les yeux des colonnes de chiffres. Un individu engoncé dans une gabardine grise et coiffé d'un feutre de même couleur venait d'entrer. Il arborait un sourire de camelot, faux et forcé. Je regrettai que Fermín ne soit plus là, car il était expert dans l'art de se débarrasser des vendeurs de camphre, naphtaline et autres articles de ménage qui s'introduisaient de temps en temps dans la librairie. Le visiteur m'adressa son rictus gras et fourbe, et prit un volume sur une pile près de l'entrée, en attente d'estimation. Tout en lui respirait le mépris. Tu ne me vendras rien, pas même un bonsoir, pensai-je.

– Ça en fait des pages, hein ? dit-il.

– C'est un livre : ordinairement, les livres ont un certain nombre de pages. En quoi puis-je vous aider, mon sieur ?

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L’ombre du vent

L'individu remit le volume à sa place et acquiesça d'un air écœuré, en ignorant ma question.

– C'est bien ce que je dis. Lire, c'est pour les gens qui ont beaucoup de loisirs et rien à faire.

Comme les femmes. Quand on doit travailler, on n'a pas de temps pour la faribole. Dans la vie, faut trimer.

Vous n'êtes pas d'accord ?

– C'est une opinion. Vous cherchiez quelque chose ?

– Non, c'est pas une opinion, c'est un fait. Le problème, dans ce pays, c'est que les gens ne veulent pas travailler. C'est plein de branleurs partout, pas vrai ?

– Je ne sais pas, monsieur. Ici, comme vous voyez, nous vendons seulement des livres.

L'individu s'approcha du comptoir, son regard continuant de balayer la boutique et rencontrant parfois le mien. Son aspect et ses gestes me semblaient vaguement familiers, sans pour autant savoir où je les avais vus. Quelque chose en lui me faisait penser à ces figures que l'on voit sur les cartes à jouer, chez les antiquaires ou les extralucides, un personnage échappé des illustrations d'un incunable.

Son allure avait quelque chose de funèbre et de dangereux, comme une malédiction en costume du dimanche.

– Si vous me dites en quoi je peux vous être utile…

– C'est plutôt moi qui suis venu vous rendre un service.

Êtes-vous

le

propriétaire

de

cet

établissement ?

– Non. C'est mon père.

– Prénom ?

– Lequel, le mien ou celui de mon père ?

L'individu m'adressa un sourire narquois. Le voilà qui me fait des risettes, pensai-je.

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Ville d'ombres

– J'en déduis que l'enseigne Sempere & fils vous joigne tous les deux.

– Vous êtes très perspicace. Puis-je vous demander le motif de votre visite, si vous ne cherchez pas un livre ?

– Le motif de ma visite, qui est une visite de politesse, est de vous prévenir que mon attention a été attirée par les rapports que vous entretenez avec des gens de mauvais aloi, et en particulier des invertis et des voyous.

Je l'observai, ahuri.

– Pardon ?

L'individu me fusilla du regard.

– Je parle de pédés et de voleurs. Ne me dites pas que vous ne savez pas de quoi il s'agit.