– Je crains de ne pas en avoir la moindre idée, ni aucun intérêt à continuer de vous écouter.
Il hocha la tête d'un air hostile et méprisant.
– Alors va falloir vous mettre les points sur les i.
Je suppose que vous êtes au courant des activités du citoyen Federico Flaviá.
– M. Federico est l'horloger du quartier, une excellente personne, et je doute qu'il soit un voyou.
– Je vous parlais de pédés. J'ai été averti que cette vieille guenon fréquentait votre établissement, sans doute pour acheter des bouquins libertins et pornographiques.
– Et puis-je savoir en quoi cela vous regarde ?
Pour toute réponse, il sortit son portefeuille et le posa ouvert sur le comptoir. Je reconnus une carte de la police, crasseuse, portant la photo de l'individu nettement
plus
jeune.
Je
lus
au-dessous :
« Inspecteur-chef
Francisco
Javier
Fumero
Almuñiz ».
182
L’ombre du vent
– Jeune homme, parlez-moi avec respect, ou je vous mets au trou, vous et votre père, pour vente de cochonneries bolcheviques. Compris ?
Je voulus répliquer, mais les paroles gelèrent sur mes lèvres.
– Mais bon, c'est pas pour le pédé que je viens aujourd'hui. Tôt ou tard, il finira au commissariat,
comme tous ses congénères, et je le moucherai.
Présentement, l'objet de ma préoccupation, ce sont les rapports que j'ai reçus : vous employez un vulgaire filou, un indésirable de la pire espèce.
– Je ne vois pas de qui vous parlez, inspecteur.
Fumero émit son petit rire servile et gluant, d'un air entendu et complice.
– Dieu sait sous quel nom il vit aujourd'hui. Il y a des années, il se faisait appeler Wilfredo Camagüey, le roi du mambo, et disait être expert en vaudou, professeur de danse de don Juan de Bourbon et amant de Mata Hari. D'autres fois, il adopte des noms d'ambassadeurs, d'artistes de variétés ou de toreros.
Nous en avons perdu le compte exact.
– Je regrette de ne pouvoir vous aider, mais je ne connais personne du nom de Wilfredo Camagüey.
– Bien sûr que non, mais vous savez de qui je veux. parler. Pas vrai ?
– Non.
Fumero s'esclaffa de nouveau. Ce rire forcé et maniéré le définissait et le résumait comme un doigt accusateur.
– Vous voulez faire le malin, c'est ça ? Écoutez, je suis venu ici en ami, vous mettre en garde et vous prévenir que toute personne qui installe un indésirable à son domicile finit par se faire échauder, et vous me traitez de menteur !
183
Ville d'ombres
– Absolument. Je vous remercie de votre visite et de votre avertissement, mais je vous assure qu'il n'y a pas…
– Ne me racontez pas de conneries, parce que si vous me cassez les couilles, je vous fous une paire de baffes et je ferme votre taule, compris ? Vous avez de la chance que je sois de bonne humeur aujourd'hui, donc ce n'est qu'un avertissement. A vous de choisir votre camp. Si vous aimez les pédés et les voleurs, c'est que vous êtes un peu les deux. Les choses sont claires. Ou vous êtes avec moi, ou vous êtes contre moi. C'est ça, la vie. Alors,
Je ne dis rien. Fumero hocha encore la tête et émit on autre petit rire.
– Très bien, Sempere. Vous l'aurez voulu. Ça commence mal, vous et moi. Si vous cherchez les ennuis, vous les aurez. La vie, c'est pas comme dans les romans, sachez-le. Dans la vie, faut choisir de quel côté on est. Et il est clair que vous avez choisi : celui de ceux qui perdent par bêtise.
– Je vous prierai de sortir, s'il vous plaît.
– On se reverra sûrement. Et dites à votre ami que l'inspecteur Fumero le tient à l'œil et qu'il lui envoie son meilleur souvenir.
La visite du sordide inspecteur et l'écho de ses paroles me gâchèrent la fin de l'après-midi. Après m’être agité une quinzaine de minutes derrière le comptoir, les tripes nouées, je décidai de fermer la librairie avant l'heure et d'aller me promener au hasard. Je ne pouvais m'ôter de l'esprit les insinuations et les menaces de ce sbire de bas étage.
Je me demandais si je devais parler de cette visite à mon père et à Fermín, mais je supposai que l'intention de Fumero était justement de semer le doute, l'inquiétude, la peur et l'incertitude parmi nous. J'en conclus que je n'avais pas à entrer dans 184
L’ombre du vent
son jeu. D'un autre côté, ses insinuations sur le passé de Fermín m'inquiétaient. Quand je me rendis compte que, pendant un instant, j'avais accordé du crédit aux propos du policier, j'eus honte de moi.
Après avoir retourné le problème en tous sens, j'optai pour enterrer l'épisode dans un coin de ma mémoire et en ignorer les implications. En revenant à la maison, je passai devant l'horlogerie du quartier.
Derrière la vitrine, M. Federico me fit signe d'entrer.
L'horloger était une personne affable et souriante qui n'oubliait jamais de vous souhaiter votre anniversaire et à qui l'on pouvait s'adresser quand on s'estimait dans l'embarras, sûr qu'il trouverait la solution. Je ne pus éviter de frissonner à l'idée qu'il figurait sur la liste noire de l'inspecteur Fumero et me demandai si je devais l'en avertir, tout en ne sachant pas comment le faire sans m'immiscer dans des questions qui n'étaient guère de ma compétence. Plus troublé que jamais, je pénétrai dans l'horlogerie et lui souris.
– Comment vas-tu, Daniel ? Tu en fais, une tête !
– Je suis dans un mauvais jour, dis-je. Et vous, monsieur Federico, comment allez-vous ?
– A merveille. Les montres sont de plus en mal fabriquées, et je suis débordé de travail. Si ça continue, je serai forcé d'engager un aide. Ton ami l'inventeur serait peut-être intéressé ? Il a sûrement une bonne main pour ça.
Je n’eus aucun mal à imaginer comment réagirait le père de Tomás Aguilar à la perspective de voir son fils accepter un emploi dans la boutique de M. Federico, homosexuel officiel du quartier.
– Je lui en parlerai.
– C'est ça, Daniel. A propos, j'ai dans mon atelier le réveil que ton père m'a confié il y a quinze jours. Je ne sais pas ce qu'il lui a fait, mais ça lui 185
Ville d'ombres
coûtera moins cher d’en acheter un neuf que de le réparer.
Je me rappelai que parfois, les nuits où l'on étouffait mon père dormait sur le balcon.
– Il est tombé dans la rue, dis-je.
– C'est ce qu'il me semblait. Demande-lui quel modèle il préfère. Je peux lui fournir un Radiant à très bon prix. Tiens, prends-le, il pourra l'essayer. S'il lui plaît, il me le paiera, sinon, tu me le rendras.
– Merci beaucoup, monsieur Federico.
L'horloger commença d'empaqueter l'ustensile en question.
– Haute technologie, disait-il, tout content. A propos, j'ai été ravi du livre que Fermín m'a vendu l'autre jour. Un roman de Graham Greene. Ce Fermín est une remarquable recrue.
J'acquiesçai.
– Oui, il vaut de l'or.
– Je me suis aperçu qu'il ne portait jamais de montre. Qu'il passe me voir, et nous arrangerons ça.
– Comptez sur moi. Merci, monsieur Federico.
En me remettant le réveil, l'horloger m'observa attentivement et fronça les sourcils.
– Tu es sûr que tout va bien, Daniel ? Juste un mauvais jour ?
– Tout va bien, monsieur Federico. Prenez soin de vous.