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L’ombre du vent

pendant que le train parcourait les entrailles de la ville jusqu'au pied du Tibidabo. Quand j'émergeai dans la rue, j'eus l'impression de découvrir une autre Barcelone. Le jour se levait, un filet pourpre griffait les nuages et effleurait les façades des villas et des maisons de maître qui flanquaient l’avenue du Tibidabo. Le tramway bleu rampait paresseusement à travers des lambeaux de brumes. Je courus derrière et réussis à me hisser sur la plate-forme, sous le regard sévère du contrôleur. Le wagon en bois était pratiquement désert. Un duo de moines et une dame en deuil au teint cendreux somnolaient en dodelinant de la tête au rythme de l’attelage de chevaux invisibles.

– Je vais seulement au numéro 32, dis-je au contrôleur, en lui offrant mon meilleur sourire.

– Vous irez jusqu’au cap Finisterre que ce serait la même chose. Même les soldats du Christ ont payé leur ticket. Ou vous casquez, ou vous débarquez. Et je vous fais payer la rime.

Les frères, qui portaient des sandales et une robe de bure marron d’une austérité franciscaine, approuvèrent en exhibant leurs tickets roses à titre de preuve.

– Dans ce cas, je descends, dis-je. Je n’ai pas de monnaie sur moi.

– Comme vous voulez. Mais attendez l’arrêt, je ne veux pas d’accidents.

Le tramway montait presque au pas, en frôlant les frondaisons des arbres et en longeant les murs et les jardins en demeures aux ambitions de châteaux que j’imaginais peuplées de statues, de fontaines, d’écuries et de chapelles secrètes. Je me postai sur un bord de la plate-forme et distinguai la silhouette de la tour du Frare Blanc qui se découpait entre les arbres.

En arrivant au coin de la rue Román Macaya, le 191

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tramway ralentit encore et finit par s’arrêter tout à fait. Le conducteur fit sonner sa clochette et le contrôleur me lança un regard comminatoire.

– Allez-y, petit matin. Grouillez-vous. Le numéro 32 est tout près.

Je descendis et écoutai le ferraillement du tramway bleu se perdre dans la brume. La résidence de la famille Aldaya se trouvait au carrefour, gardée par un portail en fer forgé, envahi de lierre et de ronces. On devinait, découpée entre les barreaux, une petite porte fermée par un cadenas. Sur la grille, des chiffres tarabiscotés en fer noir annonçaient le numéro 32. J’essayai d’apercevoir l’intérieur de la propriété, mais on distinguait tout juste les arêtes et les arcs d’une grosse tour noire. Une traînée de rouille saignait du trou de la serrure de la petite porte. Je m’accroupis et tentai d’avoir une vue de la cour. J’entrevis un fouillis d’herbes folles et le contour de ce qui me parût être une fontaine ou un bassin d’où émergeait une main tendue vers le ciel. Je mis quelques instants à comprendre qu’il s’agissait d’une main de pierre, et qu’il y avait d’autres membres et d’autres formes invisibles immergés dans la fontaine. Plus loin, derrière le rideau de broussailles, s’amorçait un escalier de marbre brisé, couvert de décombres et de feuilles mortes. La fortune et la gloire des Aldaya avaient tourné depuis longtemps. Cet endroit était un tombeau.

Je revins sur mes pas pour jeter un coup d’œil sur l’aile sud de la maison. De là, je pouvais obtenir une vision plus claire d’une des tours de la villa. A cet instant, j’avisai la silhouette d’un individu à l’air famélique affublé d’une blouse bleue, qui brandissait un balai avec lequel il martyrisait les feuilles mortes du trottoir ; il m’observait d’un œil méfiant, et je supposai qu’il s’agissait du concierge d’une des 192

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propriétés avoisinantes. Je lui souris comme seul sait le faire quelqu'un qui a passé d'innombrables heures derrière le comptoir d'une boutique.

– Bonjour cher monsieur, commençai-je cordialement. Savez-vous si la maison des Aldaya est fermée depuis longtemps ?

Le petit homme me regarda comme si je l'avais interrogé sur la quadrature du cercle. Il porta à son menton deux doigts dont la couleur jaune laissait supposer une faiblesse pour les Celtas sans filtre. Je regrettai de ne pas en avoir un paquet sur moi pour me ménager ses bons offices. Je fouillai mes poches à la recherche d'une offrande propitiatoire.

– Depuis au moins vingt ou vingt-cinq ans, et pourvu que ça continue, dit le concierge du ton neutre et docile des gens condamnés à servir en courbant l'échine.

– Vous êtes ici depuis longtemps ?

Le petit homme hocha la tête affirmativement.

– Je suis au service des Miravell depuis 1920.

– Vous n'auriez pas une idée de ce qu'est devenue la famille Aldaya ?

– Eh bien, comme vous devez le savoir, ils ont eu plein de problèmes sous la République. Qui sème le vent... Moi, je sais seulement ce que j'ai entendu dire chez les Miravell qui, avant, étaient des amis de la famille. Je crois que le fils aîné, Jorge, est parti à l'étranger, en Argentine. On dit qu'ils avaient des usines, là-bas. Des gens pleins de fric. Ceux-là retombent toujours sur leurs pattes. Vous auriez pas une sèche, par hasard ?

– Malheureusement non, mais je peux vous offrira Sugus, dont il est prouvé qu'il contient autant de nicotine qu'un Montecristo, et en plus un tas de vitamines.

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Le concierge fronça les sourcils, quelque peu incrédule, mais accepta. Je lui tendis le Sugus au citron que m’avait donné Fermín une éternité plus tôt et que je venais de découvrir dans la doublure de ma veste. J'espérai qu'il n'avait pas ranci.

– C'est bon, apprécia le concierge en savourant le caramel caoutchouteux.

– Vous mastiquez l'orgueil de l'industrie nationale de la confiserie. Le Généralissime en mange toute la journée. Et dites-moi, avez-vous entendu parler de la fille des Aldaya, Penélope ?

Le concierge s'appuya sur son balai pour prendre la posture du penseur de Rodin debout.

– Vous devez faire erreur. Les Aldaya n'avaient pas de filles. Seulement des garçons.

– Vous en êtes sûr ? On m'a dit que vers 1919

vivait dans cette maison une jeune fille nommée Penélope Aldaya, probablement la sœur de ce Jorge.

– C'est possible, mais comme je vous l'ai dit, moi je ne suis ici que depuis 1920.

– Et à qui appartient la maison, aujourd'hui ?

– D'après ce que je sais, elle est toujours à vendre. On a bien parlé de la démolir pour construire un collège... A mon avis, c'est la meilleure solution. La raser jusqu'aux fondations.

– Pourquoi dites-vous ça ?

Le concierge prit un air confidentiel. Son sourire révéla qu'il lui manquait au moins quatre dents du haut

– Ces gens, les Aldaya... Ils étaient pas clairs Vous êtes sûrement au courant.

– Je crains que non. Au courant de quoi ?

– Bah, des ragots, et tout ça. Moi, je ne crois pas à ce genre d'histoires, bien sûr, mais paraît-il que là-

dedans, y en a plus d'un qui a fait dans son froc.

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– Ne me dites pas que la maison est hantée, rétorquai-je en réprimant un sourire.

– Vous pouvez rigoler. Seulement il n'y a pas de fumée sans feu.

– Vous avez vu quelque chose ?

– Ce qu'on appelle vu, non. Mais j'ai entendu.

– Vous avez entendu ? Quoi ?