Выбрать главу

– Eh bien, il y a longtemps, une nuit que j'accompagnais Joanet à l'intérieur, parce qu'il avait insisté, bien sûr, vu que moi j'avais rien à y faire... j'ai entendu, comme je vous ai dit, quelque chose d'étrange. Des espèces de gémissements.

Le concierge m'offrit une imitation du bruit en question, qui me parut ressembler au halètement d'un phtisique tentant de chanter une tyrolienne.

– Ca devait être le vent, suggérai-je.

– Que vous dites ! Mais moi, ça m'a donné la chaire de poule, j’vous jure. Dites donc, vous auriez pas un autre caramel ?

– Acceptez une pastille Juanola. C’est très tonifiant, après un bonbon.

– Donnez toujours, se résigna le concierge en ouvrant la main.

Je lui donnai toute la boîte. Le coup de fouet du réglisse vint à point pour lui humecter la langue et faciliter le récit de cette rocambolesque histoire de la villa Aldaya.

– De vous à moi, c'est une drôle d'affaire. Un jour Joanet, le fils aîné des Miravell, un malabar deux fois grand comme vous (il est dans la sélection nationale de handball, c’est tout dire)… enfin, des copains à lui avaient entendu parler de la maison des Aldaya, et ils lui monté le bourrichon. Et lui, à son tour, il m’a embobiné et m'a persuadé de l'accompagner, parce ce qu’il avait beau causer et causer, il osait pas y entrer seul. Vous les connaissez, 195

Ville d'ombres

ces gosses de riches. Il voulait absolument aller là-

dedans la nuit pour faire le faraud devant sa petite amie, mais c'est tout juste s'il m'a pas fait pipi dessus.

Parce que vous voyez la maison de jour, mais la nuit c'est une autre paire de manches. Toujours est-il que Joanet dit qu'il est monté au deuxième étage (vu que moi, j'avais refusé d'entrer, vous comprenez, ça n'était pas légal, même si la maison était abandonnée depuis au moins dix ans) et qu'il y avait quelque chose là-haut. Il lui a semblé entendre comme une voix dans une chambre, mais quand il a voulu y entrer, la porte lui a claqué au nez. Vous imaginez ?

– C'était peut-être un courant d'air ?

– Ou autre chose, assura le concierge, en baissant la voix. Ils l'ont dit l'autre jour à la radio : le monde est plein de mystères. Figurez-vous qu'ils ont découvert le vrai saint suaire en plein centre de Sardanyola. Il était cousu derrière un écran de cinéma, pour le cacher aux musulmans qui veulent s’en servir pour prouver que Jésus-Christ était un nègre. Vous vous rendez compte ?

– Ça me laisse sans voix.

– C'est bien ce que je disais. Un tas de mystères.

On devrait démolir cette maison et répandre de la chaux sur le terrain.

Je r emerciai M. Remigio pour tous ces renseignements et m'apprêtai à redescendre l'avenue jusqu'à San Gervasio. Je levai les yeux et vis que la colline du Tibidabo émergeait de la nuit au milieu de nuages noirs. J’eus soudain envie de prendre le funiculaire pour monter jusqu’au parc d’attractions qui se trouve au sommet et me perdre au milieu de ses manèges et de ses stands d'automates, mais j'avais promis d'être à l'heure à la librairie. En retournant à la station de métro, j'imaginai Julián Carax descendant le même trottoir, contemplant les 196

L’ombre du vent

mêmes façades solennelles à peine changées parle le temps, avec leurs escaliers et leurs jardins ornés de statues, attendant peut-être le même tramway bleu qui se hissait vers le ciel. Parvenu au bas de l'avenue, je sortis la photographie de Penélope Aldaya souriant dans la cour de la demeure familiale. Dans ses yeux on pouvait lire une âme pure. Ils annonçaient déjà l'époque où elle écrirait : « Elle t'aime, Penélope. »

J'imaginai Julián Carax à mon âge, tenant cette photo dans ses mains, peut-être à l'ombre de l'arbre qui m'abritait en ce moment. Je crus presque le voir, contemplant un avenir aussi vaste et clair que cette avenue, et je pensai un instant que les seuls fantômes qui rôdaient en ce lieu étaient ceux de l'absence et de la disparition, que cette clarté qui me souriait était factice et ne durerait que le temps de mon regard, quelques secondes à peine.

5

A mon retour, je constatai que Fermín ou mon père avait déjà ouvert la librairie. Je montai à l'appartement pour manger rapidement un morceau.

Mon père avait laissé du pain grillé, de la confiture et un thermos de café sur la table de la salle à manger.

Je me servis largement et redescendis au bout de dix minutes. J’entrai dans la librairie par la porte de 197

Ville d'ombres

l’arrière-boutique qui donnait dans le vestibule de l'immeuble et pris dans mon placard la blouse que je portais pendant mes heures de travail pour protéger mes vêtements de la poussière des cartons et des étagères. Dans le fond du placard, je conservais une boîte de fer-blanc qui sentait encore les biscuits de Camprodón. J'y rangeais toutes sortes de bricoles inutiles mais dont j'étais incapable de me séparer : montres et porte-plume hors d'usage, monnaies sans valeur, figurines de plomb, billes, douilles de balles ramassées dans le parc du Labyrinthe et vieilles cartes postales de la Barcelone du début du siècle. Au milieu de tout ce fatras surnageait le coin de journal sur lequel Isaac Monfort m'avait noté l'adresse de sa fille Nuria, la nuit où je m'étais rendu au Cimetière des Livres Oubliés pour y cacher L'Ombre du Vent. Je l'étudiai à la lumière poussiéreuse qui passait entre les étagères et les cartons empilés. Je refermai le couvercle et glissai l'adresse dans la poche de mon porte-monnaie. J'entrai dans la boutique, décidé à m'occuper l'esprit et les mains au premier travail banal qui se présenterait.

– Bonjour, annonçai-je.

Fermín classait le contenu de plusieurs cartons envoyés par un collectionneur de Salamanque, et mon père se décarcassait à déchiffrer le catalogue allemand d’une apocryphe luthérienne qui portait un nom de charcuterie fine.

– Et meilleure après-midi encore, fredonna en écho Fermín, allusion voilée à mon rendez-vous avec Bea.

Je ne lui donnai pas le plaisir d'une réponse et résolus d'affronter l'inévitable corvée mensuelle qui consistait à mettre à jour le livre de comptes, en comparant reçus et bordereaux d'expédition, recettes et dépenses. La radio berçait notre paisible 198

L’ombre du vent

monotonie en nous gratifiant d'une sélection des meilleures chansons qui avaient marqué la carrière d'Antonio Machin, très en vogue à l'époque. Les rythmes des Caraïbes énervaient passablement mon père, mais il les supportait parce que Fermín y retrouvait sa Cuba tant regrettée. La scène se répétait chaque semaine : mon père faisait la sourde oreille, et Fermín se dandinait au rythme du danzón, ponctuant les intermèdes publicitaires d'anecdotes sur ses aventures à La Havane. La porte de la boutique était ouverte et laissait entrer une suave odeur de pain frais et de café qui invitait à l'optimisme. Un moment passa, et notre voisine Merceditas, qui revenait du marché de la Boqueriá, s'arrêta devant la vitrine et passa la tête.

– Bonjour, monsieur Sempere, chantonna-t-elle.

Mon père lui sourit en rougissant. J'avais l'impression que la Merceditas lui plaisait, mais que son éthique d'ermite l'obligeait à garder un silence inébranlable. Fermín l'observait à la dérobée, visage réjoui, continuant à se trémousser en douceur, comme si un chou à la crème venait d'apparaître à la porte. Merceditas ouvrit un sac en papier et nous offrit trois pommes luisantes. Je me dis qu'elle devait avoir en tête l'idée de travailler, elle aussi, à la librairie, et qu'elle ne faisait pas beaucoup d'efforts pour cacher l'antipathie que Fermín, l'usurpateur, semblait lui inspirer.