Выбрать главу

– Regardez comme elles sont belles. En les voyant, je me suis dit : ça, c'est pour les messieurs Sempere, minauda-t-elle. Parce que je sais que vous autres intellectuels, vous adorez les pommes, comme Isaac Poirier.

– Isaac Newton, petit bouton de giroflée, s'empressa de rectifier Fermín.

Merceditas lui lança un coup d'œil assassin.

199

Ville d'ombres

– Celui-là, faut toujours qu'il fasse l'intéressant.

Vous devriez plutôt me remercier d'en avoir aussi apporté une pour vous, parce que tout ce que vous mériteriez, c'est un citron...

– Ah ! l'offrande du fruit du péché originel que me font vos mains pures m'enflamme comme de l'étoupe...

– Fermín, je vous en prie, coupa mon père.

– Oui, monsieur Sempere, obéit Fermín en battant en retraite.

Merceditas allait répliquer à Fermín quand un grand remue-ménage se fit entendre dehors. Aussitôt en alerte; nous nous tûmes. Des cris d'indignation s'élevaient, et un flot de protestations confuses se répandait

dans

la

rue.

Merceditas

regarda

prudemment à l'extérieur. Nous vîmes courir plusieurs commerçants effrayés, blêmes. Ils furent bientôt suivis de M. Anacleto Olmo, locataire de l'immeuble et porte-parole officieux de l'Académie Royale de la Langue à tous les étages. M. Anacleto était professeur de lycée, licencié en littérature espagnole et humanités, et partageait le premier appartement du deuxième étage avec sept chats.

Dans les moments de liberté que lui laissait son enseignement, il rédigeait des textes de couverture pour une prestigieuse maison d'édition, et la rumeur disait qu'il composait des vers érotiques décadents publiés sous le pseudonyme de Rodolfo Pitón. Dans les rapports personnels M. Anacleto était un homme affable et charmant, mais en public il se sentait obligé d'assumer le rôle du rhapsode et affectait d'employer un langage tout droit venu du Siècle d'or, qui lui avait valu le sobriquet de Gongorino.

Ce matin-là, le professeur était écarlate d'émotion, et ses mains tremblaient presque en 200

L’ombre du vent

étreignant sa canne d'ivoire. Nous le regardâmes tous les quatre, intrigués.

– Que se passe-t-il, monsieur Anacleto ?

questionna mon père.

– Dites-nous que Franco est mort ! lança Fermín, plein d'espoir.

– Taisez-vous, animal, lui intima Merceditas. Et laissez causer monsieur le professeur.

M. Anacleto inspira profondément, puis, recouvrant ses esprits, se mit en devoir de nous relater les événements avec sa majesté coutumière.

– Mes amis, la vie est un drame, et même les plus nobles créatures du Seigneur doivent goûter au fiel d'un destin capricieux et obstiné. Hier, aux petites heures de la nuit, alors que la ville dormait de ce sommeil si mérité des populations laborieuses, M.

Federico Flaviá i Pujades, cet honorable citoyen qui a tant contribué à la prospérité et au bien-être de ce quartier

dans

son

rôle

d'horloger

et

dont

l'établissement se trouve à trois portes de celui-ci, votre librairie, a été arrêté par les forces de sécurité de l'État.

Je sentis mon cœur se glacer.

– Jésus Marie Joseph ! s'exclama Merceditas.

Fermín soupira, déçu, puisque à l'évidence le chef de l'État continuait de jouir d'une excellente santé. M. Anacleto, désormais tout à son sujet, emplit ses j poumons et s'apprêta à poursuivre.

– A ce qu'il semble, et si j'en crois le récit digne de foi qui m'a été fait par des sources proches de la Direction générale de la police, deux membres de la Brigade Criminelle de haut rang et en civil ont surpris M. Federico peu après minuit déguisé en femme et en train de chanter des chansons paillardes sur la scène d’un lieu mal famé de la rue Escudillers, pour le plus grand bénéfice d'une audience composée de débiles 201

Ville d'ombres

mentaux. Ces créatures oubliées de Dieu, qui s'étaient enfuies le même soir de l'hospice d'un ordre religieux, avaient baissé leurs pantalons et, emportées par la frénésie du spectacle, se livraient à des danses obscènes, la bave aux lèvres et les parties intimes à l'air dans un état de turgescence que la décence m'interdit de décrire.

Merceditas se signa, bouleversée par la tournure scabreuse que prenait l'affaire.

– Les mères de certains de ces pauvres innocents, informées du forfait, ont porté plainte pour scandale public et attentat à la pudeur la plus élémentaire. La presse, qui se repaît du malheur et de l'opprobre, n'a pas tardé à flairer la charogne et, grâce aux procédés d'un indicateur professionnel, quarante minutes ne s'étaient pas écoulées depuis l'entrée en scène des représentants de l'autorité que Kiko Calabuig, reporter au journal El Caso et plus connu sous le nom de Fouillemerde, s'est présenté dans lesdits lieux afin de réunir le maximum de détails pour sa chronique avant le bouclage de l'édition de ce matin, chronique dans laquelle, dois-je le préciser, il qualifie, avec la plus grossière goujaterie et en titres de corps vingt-quatre, le spectacle ainsi offert de dantesque et répugnant.

– C'est incroyable, dit mon père. Il semblait pourtant que M. Federico s'était amendé.

Don Anacleto acquiesça avec une véhémence pastorale.

– C'est vrai, mais n'oubliez pas le proverbe, patrimoine et porte-parole de nos sentiments les plus profonds : la caque sent toujours le hareng et l'homme ne vit pas salement de bromure. Mais vous n'avez pas encore entendu le pire.

202

L’ombre du vent

– Abrégez, je vous en prie, protesta Fermín, parce qu'avec tous vos envols métaphoriques vous allez par me donner la colique.

– Ne faites pas attention à cet animal, monsieur le professeur, s'interposa Merceditas, moi j'aime beaucoup comme vous causez. On dirait les Actualités du cinéma.

– Merci, ma fille, mais je ne suis qu'un humble enseignant. Donc je vais au fait, sans détour, préambule ni fioritures. Il semble que l'horloger, qui au moment de son arrestation se produisait sous le nom de scène de La Niña de los Peines, a déjà été arrêté dans des circonstances similaires en plusieurs occasions qui figurent dans les annales criminelles des gardiens de la paix.

– Dites plutôt des malfrats galonnés, cracha Fermín.

– Je ne me mêle pas de politique. Mais je puis vous dire qu'après l'avoir descendu de scène à coups de bottes bien ajustés, ils l'ont conduit au commissariat de la rue Layetana. En d'autres circonstances et la chance aidant, les choses ne seraient probablement pas allées plus loin que quelques claques et/ou vexations sans gravité, mais un funeste coup du sort a fait que, hier soir, le célèbre inspecteur Fumero se trouvait là.