– Fumero, murmura Fermín, qui, à la seule, mention de sa Némésis, fut pris d'un tremblement nerveux.
– Lui-même. Comme je le disais, le champion de la sécurité de cette cité, revenant tout juste d'une rafle
triomphale dans un tripot illégal de paris sur les course de cafards sis rue Vigatans, a été mis au courant des faits par la mère éplorée D'un des dévoyés de l'hospice, cerveau présumé de leur fugue, Pepet Guardiola. Là-dessus, le célèbre inspecteur, 203
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qui, semble-t-il, s'était envoyé derrière la cravate douze cafés arrosés d'anis depuis le dîner, a décidé de prendre l'affaire en main. Après avoir étudié les circonstances aggravantes du délit, Fumero a notifié au sergent de garde qu'une telle (et malgré la présence D'une demoiselle, je cite le vocable dans sa plus stricte littéralité à cause de sa valeur documentaire dans mon exposé des faits) tantouzerie méritait un châtiment exemplaire et que l'horloger (entendez M. Federico Flaviá i Pujades, célibataire et natif de la localité de Ripollet) devait, pour son bien et celui de l'âme immortelle des garnements mongoloïdes dont la présence dans l'affaire était accessoire mais déterminante, passer la nuit dans la cellule commune des sous-sols de l'institution en compagnie d'une assemblée choisie de voyous.
Comme vous le savez probablement, ladite cellule est célèbre dans l'élément criminel pour ses conditions sanitaires inhospitalières et précaires, et l'intrusion d'un citoyen respectable au milieu DE ses hôtes habituels y est toujours un motif d'allégresse par ce qu'elle comporte de ludique et d'inédit dans la monotonie de la vie carcérale.
Arrivé à cet endroit de son récit, M. Anacleto procéda à une brève mais saisissante description du caractère de LA victime, par ailleurs bien connu de tous.
– Point n'est nécessaire de vous le rappeler, M.
Flaviá i Pujades est doté d'une personnalité fragile et délicate, pétrie de bonté et de charité chrétienne. Si une mouche vient à se glisser dans l'horlogerie, il ne la tue pas à coups de tapette, mais ouvre grandes les fenêtres pour que l’insecte, créature du Seigneur, soit restitué par le courant d'air à l'écosystème. M.
Federico, je l'atteste, est un homme de foi, pieux et très présent dans les activités de la paroisse, mais qui, 204
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hélas, a dû affronter toute sa vie un ténébreux appel du vice qui l'a jeté plus d'une fois dans la rue déguisé en femme. Son habileté à réparer aussi bien les montres que les machines à coudre a toujours été proverbiale, et sa personne était appréciée de tous ceux qui le connaissaient, même si certains ne voyaient pas d'un bon œil ses occasionnelles escapades nocturnes avec perruque, peignes et robes à pois.
– Vous parlez de lui comme s'il était mort, risqua Fermín, consterné.
– Mort, non, grâce à Dieu.
Je respirai, soulagé. M. Federico vivait avec une mère octogénaire et sourde comme un pot, connue dans le quartier sous le nom de La Pépita et célèbre pour ses flatuosités qui faisaient chuter de son balcon les moineaux étourdis par leur force cyclonique.
– La Pépita, poursuivit le professeur, était loin d'imaginer que son Federico avait passé la nuit dans une cellule immonde, où un orphéon de maquereaux et de virtuoses du couteau lui avait arraché un à un ses falbalas de cocotte pour lui faire subir les derniers outrages pendant que les autres prisonniers chantaient joyeusement en chœur : « Pédé, pédé, bouffe ta merde de pédé. »
Un silence sépulcral s'installa entre nous.
Merceditas sanglotait. Fermín voulut la consoler en la prenant dans ses bras, mais elle se cabra sauvagement.
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– Imaginez le tableau, conclut M. Anacleto à la consternation générale.
L’épilogue n'était pas plus réconfortant. A la mi-journée, un fourgon gris de la préfecture avait jeté M.
Federico devant la porte de son domicile.
Ensanglanté, les vêtements en loques, il avait perdu sa perruque et tous ses bijoux fantaisie. On lui avait uriné dessus, et son visage était couvert d'hématomes et de plaies. Le fils de la boulangère l'avait trouvé recroquevillé contre le portail, tremblant et pleurant comme un enfant.
– On n'a pas le droit de faire ça, non monsieur !
commenta Merceditas plantée sur le seuil de la librairie, loin des mains de Fermín. Le pauvret, lui qui est bon comme le pain blanc et qui ne se mêle jamais des affaires des autres. Et si ça lui plaît de s'habiller en pharaone et d'aller pousser la chansonnette ? Qui ça gêne ? Les gens sont vraiment méchants.
M. Anacleto se taisait, les yeux baissés.
– Méchants, non, rectifia Fermín. Imbéciles, ce qui n’est pas la même chose. La méchanceté suppose une détermination morale, une intention et une certaine réflexion. L'imbécile, ou la brute, ne s'attarde pas à réfléchir ou à raisonner. Il agit par instinct, comme un boeuf de labour, convaincu qu'il fait le bien, qu'il a toujours raison, et fier d'emmerder, sauf 206
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votre respect, tout ce qu'il voit différer de lui, que ce soit par la couleur, la croyance, la langue, la nationalité ou, comme dans le cas de M. Federico, la manière de se distraire. En fait, le monde aurait besoin de plus de gens vraiment méchants et de moins de simples crétins...
– Ne dites pas de sottises, l’interrompit Merceditas. Le monde, il a surtout besoin d'un peu plus de charité chrétienne et de moins d'hypocrites.
On dirait que ce pays est peuplé de cafards. C'est tout le temps fourré à la messe, mais ça se fiche bien de Notre-Seigneur Jésus.
– Merceditas, laissons de côté l'industrie du missel, elle est une partie du problème, pas sa solution.
– Dites voir, monsieur l'athée, vous qui êtes si savant : qui c'est donc qui vous a fait, hein ?
– Allons, ne vous battez pas, intervint mon père.
Et vous, Fermín, allez plutôt faire un tour chez M.
Federico, pour voir s'il a besoin de quelque chose, s'il veut qu'on aille à la pharmacie ou qu'on lui fasse des courses.
– Oui, monsieur Sempere. J'y vole. Vous me connaissez, argumenter a toujours été mon point faible.
– Votre point faible, c'est votre absence de vergogne et votre grossièreté, rétorqua Merceditas.
Blasphémateur. Faudrait qu'on vous nettoie l'âme à l'eau de Javel.
– Écoutez, Merceditas, c'est bien parce que je vous considère comme une bonne personne (même si vous êtes un peu limitée côté intelligence et d'une ignorance crasse) et parce que nous devons mobiliser tous nos efforts face à une urgence sociale prioritaire dans le quartier, sinon je vous aurais éclairée sur quelques points importants.
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– Fermín ! clama mon père.
Fermín se tut et sortit en courant. Merceditas le suivit des yeux d'un air réprobateur.
– Un jour ou l'autre, cet homme vous causera des ennuis, croyez-moi. Il doit être au moins anarchiste, franc-maçon et même juif. Avec le pif qu'il a...