Elle m'observa comme si elle attendait une réponse. Je me bornai à sourire docilement.
– Vous traduisez des livres ?
– Non, plus maintenant. Je traduis des formulaires, des contrats et des documents de douane, c'est beaucoup mieux payé. Traduire de la littérature rapporte des clopinettes, même si c'est un peu plus rémunérateur que d'en écrire. Les voisins ont tenté de me faire partir à plusieurs reprises. Sous prétexte que je suis en retard pour payer les charges.
Pensez donc, je parle plusieurs langues et je porte un pantalon. Il y en a qui m'accusent de tenir ici une maison de rendez-vous. Si au moins c'était vrai...
J'espérai que, dans l'ombre, elle ne me verrait pas rougir.
– Excusez-moi. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Je vous choque.
– C'est ma faute. C'est moi qui vous ai questionnée.
Elle éclata d'un rire nerveux. La solitude qui se dégageait de cette femme était dévorante.
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Ville d'ombres
– Vous ressemblez un peu à Julián, dit-elle soudain. Dans la manière de regarder et de se tenir. Il faisait comme vous. Il se taisait, en vous regardant sans qu'on puisse savoir ce qu'il pensait, et moi, comme une idiote, je lui racontais des choses que j'aurais mieux fait de garder pour moi... Je peux vous offrir quelque chose ? Un café au lait ?
– Non, merci. Je ne veux pas vous déranger.
– Vous ne me dérangez pas. J'allais en faire un pour moi.
Quelque chose me fit subodorer que ce café au lait constituait tout son repas de midi. Je déclinai de nouveau l'invite, et je la vis se diriger vers un coin de la pièce où se trouvait un petit réchaud électrique.
– Installez-vous confortablement, dit-elle, dos tourné.
Je regardai autour de moi et me demandai comment procéder. Nuria Monfort travaillait sur un bureau qui occupait l'angle de la pièce près du balcon.
Une machine à écrire Underwood était posée à côté d'une petite applique et d'une étagère pleine de dictionnaires et de manuels. On ne voyait aucune photo de famille, mais le mur faisant face au bureau était tapissé de cartes postales, représentant toutes un pont que je me rappelais avoir vu quelque part, mais sans pouvoir l’identifier, peut-être à Paris ou à Rome. Devant ce mur, le bureau respirait une propreté et une méticulosité quasi obsessionnelles.
Les crayons étaient taillés et alignés à la perfection.
Les feuilles de papier et les dossiers étaient disposés en trois rangées symétriques. Quand je me retournai, je me rendis compte que Nuria Monfort m'observait depuis le seuil du couloir. Elle me contemplait en silence, comme on regarde des étrangers dans la rue ou le métro. Elle alluma une cigarette et resta immobile, le visage voilé par les volutes de fumée 218
L’ombre du vent
bleue. Je pensai que Nuria Monfort distillai, bien malgré elle, des effluves de femme fatale, du genre de celles qui enflammaient Fermín quand elles lui apparaissaient dans le brouillard d'une gare de Berlin, nimbées des halos d'une lumière impossible ; et que, peut-être, cette allure la déprimait.
– Il n'y a pas grand-chose à raconter, commença, t-elle. J'ai connu Fermín à Paris, il y a plus de vingt ans. Je travaillais alors pour les éditions Cabestany, M. Cabestany avait acquis les droits des romans de Julián pour quatre sous. J'avais d'abord été affectée au service administratif, mais quand M.
Cabestany a appris que je parlais français, italien et un peu allemand, il m'a chargée des contrats et a fait de moi sa secrétaire particulière. Mes fonctions incluaient la correspondance des auteurs et des éditeurs étrangers avec lesquels la maison entretenait des relations, et c'est ainsi que je suis entrée en contact avec Julián Carax.
– Votre père m'a dit que vous étiez bons amis.
– Mon père a dû vous dire que nous avons eu une aventure, ou quelque chose comme ça, non ?
D'après lui, je cours après le premier pantalon venu comme une chienne en chaleur.
La sincérité et la désinvolture de cette femme me laissèrent sans voix. Je perdis trop de temps à composer une réponse acceptable. Pendant ce temps, Nuria Monfort souriait pour elle-même en hochant la tête.
– N'y accordez pas d'importance. Mon père s'est mis cette idée dans le crâne à cause d'un voyage que j'ai dû faire à Paris en 1933 pour régler diverses affaires de M. Cabestany avec Gallimard. J'y ai passé une semaine durant laquelle j'ai logé dans l'appartement de Julián, pour la simple raison que M.
Cabestany préférait économiser l'hôtel. Vous voyez 219
Ville d'ombres
comme c'est romantique. Jusque-là, mes relations avec Julián Carax avaient été strictement épistolaires, le plus souvent pour régler les questions de droits d'auteur, d'épreuves, et autres problèmes éditoriaux.
Ce que je savais ou imaginais de lui, je l'avais tiré de la lecture des manuscrits qu'il nous envoyait.
– Il vous parlait de sa vie à Paris ?
– Non. Julián n'aimait parler ni de ses livres, ni de lui-même. Je n'ai pas eu le sentiment qu'il était heureux dans cette ville, mais il faut dire aussi qu'il m'a fait l'effet d'être de ces personnes qui ne peuvent être heureuses nulle part. A dire vrai, je ne suis jamais parvenue à le connaître à fond. Il ne se laissait pas faire. C'était un garçon très réservé, et j'avais parfois l'impression que le monde et les gens ne l'intéressaient plus. M. Cabestany pensait qu'il était très timide et un peu lunatique, mais moi je me disais que Julián se consacrait au passé, enfermé dans ses souvenirs. Julián vivait toutes portes fermées, pour et dans ses livres, comme un prisonnier de luxe.
– Vous en parlez comme si vous le jalousiez.
– Il y a des prisons pires que les mots, Daniel !
Je me bornai à acquiescer, sans bien comprendre le sens de cette réflexion.
– Est-ce que Julián évoquait quelquefois ces souvenirs, ses années à Barcelone ?
– Très peu. Au cours de la semaine que j'ai passée chez lui à Paris, il m'a dit deux ou trois choses de sa famille. Sa mère était française, professeur de musique. Son père tenait une chapellerie ou quelque chose comme ça. Je sais que c'était un homme très religieux, très strict.
– Julián vous a-t-il expliqué quel genre de relations il entretenait avec lui ?
– Je sais qu'elles étaient très mauvaises. Ça remontait loin. En fait, si Julián était parti pour Paris, 220
L’ombre du vent
c'était afin d'éviter que son père ne le mette à l'armée.
Sa mère lui avait promis de l'emmener loin de cet homme avant que ce projet ne se concrétise.
– Mais cet homme était quand même son père.
Nuria Monfort sourit. Un léger pli aux commissures des lèvres, accompagné d'une lueur triste et lasse dans le regard.
– Même s'il l'était, il ne s'est jamais comporté comme tel, et Julián ne l'a jamais considéré ainsi.
Une fois, il m'a confessé que sa mère, avant son mariage, avait eu une relation avec un inconnu dont elle n'avait jamais voulu révéler le nom. Cet homme était le vrai père de Julián.