– Laín Coubert.
Nuria Monfort acquiesça.
– Avez-vous une idée de l'identité de cet homme ?
– J'ai un soupçon, mais sans être tout à fait sûre.
En mars 1936 – je me souviens de la date, parce que nous préparions alors l'édition de L'Ombre du Vent –
quelqu'un avait appelé les éditions pour demander l'adresse de Julián. Il s'était présenté comme un vieil 225
Ville d'ombres
ami qui voulait lui rendre visite à Paris. Lui faire une surprise. On me l'avait passé, et je lui avais dit que je n'étais pas autorisée à lui communiquer ce renseignement.
– A-t-il dit qui il était ?
– Un certain Jorge.
– Jorge Aldaya ?
– C'est possible. Julián l'avait mentionné à diverses reprises. Je crois qu'ils avaient été camarades de classe au collège San Gabriel et qu'il en parlait parfois comme de son meilleur ami à l'époque.
– Saviez-vous que Jorge Aldaya était le frère de Penélope ?
Nuria Monfort fronça les sourcils, déconcertée.
– Avez-vous donné l'adresse de Julián à Aldaya ? demandai-je.
– Non. Il m'avait fait mauvaise impression.
– Qu'est-ce qu'il a dit ?
– Il s'est moqué de moi, m'a dit qu'il la trouverait par une autre voie et a raccroché.
– Mais vous avez eu de nouveau l'occasion de lui parler, n'est-ce pas ?
Elle confirma, nerveuse.
– Comme je vous le disais, peu de temps après la disparition de Julián, un homme s'est présenté aux éditions Cabestany. M. Cabestany n'était déjà plus en état de travailler et c'était son fils aîné qui avait pris la direction de la maison. Le visiteur, Laín Coubert, a proposé d'acheter tout ce qui pouvait rester des romans de Julien J'ai d'abord cru à une plaisanterie de mauvais goût. Laín Coubert est un personnage de L'Ombre du Vent.
– Le diable.
Nuria Monfort acquiesça.
– Avez-vous pu voir ce Laín Coubert ?
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L’ombre du vent
Elle fit signe que non et alluma sa troisième cigarette.
– Mais j'ai entendu une partie de la conversation avec le fils dans le bureau de M. Cabestany...
Elle laissa la phrase en suspens, comme si elle avait peur de la compléter ou ne savait comment poursuivre. La cigarette tremblait entre ses doigts.
– Sa voix, dit-elle. C'était la voix de l'homme qui avait téléphoné en disant être Jorge Aldaya. Le fils Cabestany, un crétin arrogant, a voulu lui demander plus d'argent. Le soi-disant Coubert lui a répondu qu'il devait réfléchir à sa proposition. La nuit même, l'entrepôt des éditions à Pueblo Nuevo a brûlé, et les livres de Julián avec.
– Moins ceux que vous aviez sauvés et cachés le Cimetière des Livres Oubliés.
– C'est cela.
– Avez-vous une idée de la raison pour laquelle quelqu'un voulait brûler tous les livres de Julián Carax ?
– Pourquoi brûle-t-on les livres ? Par stupidité, par ignorance, par haine... allez savoir.
– Mais vous, que croyez-vous ? insistai-je.
– Julián vivait dans ses romans. Ce corps qui a fini à la morgue n'était qu'une partie de lui. Son âme est dans ses histoires. Une fois, je lui ai demandé de qui il s'inspirait pour créer ses personnages, et il m'a répondu : de personne. Tous ses personnages étaient lui.
– Donc, si quelqu'un voulait le détruire, il devait détruire ces histoires et ces personnages, c'est cela ?
Encore une fois, je vis affleurer ce sourire las où se lisaient défaite et fatigue.
– Vous me rappelez Julián, dit-elle. Avant qu'il ne perde la foi.
– La foi en quoi ?
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Ville d'ombres
– En tout.
Elle s'approcha dans la pénombre et me prit la main. Elle me caressa la paume en silence, comme si elle voulait en déchiffrer les lignes. Ma main tremblait sous son contact. Je me surpris à dessiner mentalement les formes de son corps sous les vêtements usés, achetés en solde. J’avais envie de la toucher et de sentir son sang brûlant battre sous sa peau. Nos regards s'étaient rencontrés et j'eus la certitude qu'elle savait à quoi je pensais. Je la sentis plus seule que jamais. Je levai les yeux et retrouvai son regard serein, confiant.
– Julián est mort seul, convaincu que personne ne se souviendrait de lui ni de ses livres et que sa vie n'avait eu aucun sens, dit-elle. Ça lui aurait fait plaisir de savoir que quelqu'un voulait le garder vivant, conserver sa mémoire. Il disait souvent que nous existons tant que quelqu'un se souvient de nous.
Je rus envahi du désir presque douloureux d'embraser cette femme, une pulsion comme je n'en avais jamais ressenti, même en évoquant le fantôme de Clara Barceló. Elle lut dans mon regard.
– Vous allez vous mettre en retard, Daniel, murmura-t-elle.
Une partie de moi voulait rester, se perdre dans cette étrange intimité pleine d'ombre et écouter cette inconnue me dire combien mes gestes et mes silences lui rappelaient Julián Carax.
– Oui, balbutiai-je.
Elle acquiesça sans dire mot et m'accompagna à la porte. Le couloir me sembla interminable. Elle ouvrit et je sortis sur le palier.
– Si vous voyez mon père, dites-lui que je vais bien. Mentez-lui.
Je lui fis mes adieux à mi-voix, en la remerciant de m'avoir consacré son temps, et lui tendis 228
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cordialement la main. Nuria Monfort ignora ce geste formel. Elle posa ses mains sur mes bras, se pencha et me donna un baiser sur la joue. Nous nous regardâmes en silence et, cette fois, je m'aventurai à chercher ses lèvres, en tremblant presque. Il me sembla qu'elles s'entrouvraient et que ses doigts cherchaient mon visage. Au dernier instant, Nuria Monfort recula et baissa les yeux.
– Je pense qu'il vaut mieux que vous partiez, Daniel, murmura-t-elle.
Je crus qu'elle allait pleurer et, sans attendre ma réponse, elle referma la porte. Je restai sur le palier en m'interrogeant sur ce qui venait de se passer, et je sentis sa présence de l'autre côté, immobile. A l'extrémité du palier, le judas de la voisine clignotait.
Je lui adressai un salut et me précipitai dans l'escalier. En arrivant dans la rue, j'avais encore, cloués dans l'âme, le visage, la voix, l'odeur de Nuria Monfort. Je traînai la douceur de ses lèvres humides et de son haleine sur ma peau par des rues envahies de gens sans visage qui sortaient des bureaux et des magasins. En enfilant la rue Canuda, un vent glacial qui cinglait la foule vint m'accueillir. Je rendis grâces à l'air froid qui balayait ma figure et me dirigeai vers l'Université. Traversant les Ramblas, je me frayai un passage vers la rue Tallers et me perdis dans son goulet étroit et obscur, en pensant que je restais prisonnier de cette salle à manger sombre où j'imaginais maintenant Nuria Monfort assise seule dans le noir, en train de ranger silencieusement ses crayons, ses dossiers et ses souvenirs, les yeux remplis de larmes.
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L'après-midi touchait à sa fin et s'éclipsait presque en traître, avec une haleine glacée et un manteau de pourpre qui s'insinuait dans les recoins les plus infimes des rues. Je pressai le pas et, vingt minutes plus tard, la façade de l’Université émergea comme un navire ocre échoué dans la nuit. Dans sa loge, le concierge de la Faculté des lettres lisait les plumes les plus prestigieuses d'Espagne dans l'édition du soir du Monde sportif. Il ne restait plus guère d'étudiants dans l'enceinte. L'écho de mes pas m'accompagna à travers les couloirs et les galeries qui conduisaient à la cour, où la lueur de deux lampes jaunâtres perçait à peine l’obscurité. L'idée me vint soudain que Bea s'était moquée de moi, qu'elle m'avait posé un lapin en ce lieu désert et à cette heure tardive pour se venger de ma prétention. Les feuilles des orangers luisaient comme des larmes d'argent, et le chant de la fontaine serpentait sous les arcades. Je scrutai la cour d'un regard déjà chargé de déception et peut-être aussi d'un lâche soulagement. Elle était là. Sa silhouette se découpait devant la fontaine, assise sur un banc, les yeux tournés vers les arcades 230