L’ombre du vent
du cloître. Je m'arrêtai à l’entrée pour la contempler et, un instant, je crus voir en elle le reflet de Nuria Monfort rêvant éveillée sur le banc de la place. Je remarquai qu'elle n'avait pas sa serviette ni de livres, et la soupçonnai de ne pas avoir eu cours cette après-midi-là Elle n'était peut-être venue que pour me retrouver. J'avalai ma salive et pénétrai dans la cour.
Le bruit de mes pas sur les dalles me trahit, et Bea leva les yeux, souriante et surprise, comme si ma présence était due à un hasard.
– Je croyais que tu ne viendrais pas, dit-elle.
– Je pensais la même chose de toi, répliquai-je.
Elle resta assise, très droite, genoux serrés et mains jointes au creux de son ventre. Je me demandai comment on pouvait sentir quelqu'un si loin de soi et, en même temps, lire chaque plissement de ses lèvres.
– Je suis venue parce que je veux te démontrer que tu te trompais l'autre jour, Daniel. Te prouver que je vais me marier avec Pablo, que tout ce que tu pourras me montrer ce soir n'y changera rien, que je partirai quand même avec lui à El Ferrol dès qu'il aura fini son service militaire.
Je la regardai comme on regarde un train qui s'en va. Je me rendis compte que j'avais passé deux jours à marcher sur des nuages, et le monde s'écroula sous mes pieds. Je parvins à esquisser un sourire :
- Et moi qui pensais que tu étais venue parce que tu avais envie de me voir.
Je remarquai que son visage s'enflamma aussitôt.
– Je plaisantais, mentis-je. Mais ma promesse de te montrer une facette de la ville que tu ne connais pas était sérieuse, elle. Comme ça, où que tu t'en ailles, tu auras au moins un bon motif de te souvenir de moi, ou Barcelone.
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Bea sourit avec une certaine tristesse et évita mon regard.
– J'ai bien failli aller au cinéma, tu sais ? Pour ne pas te voir, dit-elle.
– Pourquoi ?
Bea m'observait en silence. Elle haussa les épaules et leva les yeux comme si elle voulait capturer au vol des mots qui lui échappaient.
– Parce que j'avais peur que tu n'aies raison, lâcha-t-elle.
Je soupirai. La nuit et ce silence complice qui unit deux êtres étrangers l'un à l'autre nous enveloppaient, et je me sentis le courage de tout lui dire, quand bien même ce serait pour la dernière fois.
– Tu l'aimes, oui ou non ?
Elle m'offrit un sourire tremblant
– Ça ne te regarde pas.
– C'est vrai, dis-je. Ça ne regarde que toi.
Son regard se figea.
– Et qu'est-ce que ça peut te faire ?
– Ça ne te regarde pas, lui renvoyai-je.
Son sourire s'effaça de ses lèvres frémissantes.
– Les gens qui me connaissent savent que j'aime beaucoup Pablo. Ma famille et...
– Mais moi je suis presque un étranger. Et j'aimerais l'entendre de ta propre bouche.
– Entendre quoi ?
– Que tu l'aimes vraiment. Que tu ne te maries pas avec lui pour partir de chez toi, ou pour quitter Barcelone et ta famille, aller loin, là où ils ne pourront pas te faire du mal. Que tu t'en vas, et non que tu t'enfuis.
Des larmes de rage brillaient dans ses yeux.
– Tu n'as pas le droit de me parler ainsi, Daniel.
Tu ne me connais pas.
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– Dis-moi que je me trompe, et je m'en irai. Tu l'aimes ?
Nous nous dévisageâmes un long moment en silence.
– Je ne sais pas, murmura-t-elle enfin. Je ne sais pas.
– Quelqu'un a dit un jour que se demander simplement si on aime est déjà la preuve qu'on a cessé d'aimer, dis-je.
Bea chercha à lire l'ironie sur mon visage.
– Qui a dit ça ?
– Un certain Julián Carax.
– Un de tes amis ?
Je me surpris moi-même en acquiesçant.
– Quelque chose comme ça.
– Il faudra que tu me le présentes.
– Ce soir, si tu veux.
Nous quittâmes l'Université sous un ciel de poix en flammes. Nous marchions sans but, plus pour nous habituer au pas de l'autre que pour nous rendre quelque part. Nous trouvâmes refuge dans l'unique sujet que nous avions en commun, son frère Tomás.
Bea en parlait comme d'un étranger que l'on aime mais que l'on connaît à peine. Elle fuyait mon regard et souriait nerveusement. Je sentis qu'elle se repentait de ce qu'elle m'avait dit dans la cour, que les mots la faisaient encore souffrir en la rongeant intérieurement.
– Écoute, à propos de ce que je t'ai dit tout à l'heure, dit-elle soudain, tu me promets de ne pas en parler à Tomás ?
– Bien sûr que non. A personne.
Elle eut un rire gêné.
– Je ne sais pas ce qui m'a prise. Ne sois pas vexé, mais on se sent parfois plus libre de parler à un 233
Ville d'ombres
étranger qu'aux gens qu'on connaît. Je me demande pourquoi.
Je haussai les épaules.
– Probablement parce qu'un étranger nous voit tels que nous sommes et non tels qu'il veut croire que nous sommes.
– C'est encore de ton ami Carax ?
–
Non ;
je
viens
de
l'inventer
pour
t'impressionner.
– Et comment me vois-tu ?
– Comme un mystère.
– C'est le compliment le plus étonnant que j'aie jamais reçu.
– Ce n'est pas un compliment. C'est une menace.
– C'est-à-dire ?
– Les mystères, il faut les percer, découvrir ce qu'ils cachent.
– Tu serais peut-être déçu en voyant l'intérieur.
– Je serais peut-être surpris. Et toi aussi.
– Tomás ne m'avait pas dit que tu avais la tête aussi dure.
– C'est que le peu que j'en ai, je le garde pour toi.
– Pourquoi ?
Parce que tu me fais peur, pensai-je.
Nous nous réfugiâmes dans un vieux café jouxtant le théâtre Poliorama. Nous nous installâmes à une table près de la fenêtre et commandâmes des sandwiches au jambon fumé et deux cafés au lait pour nous réchauffer. Pau après, le gérant, un individu sec et grimaçant comme un diable boiteux, vint à notre table d'un air empressé.
– C'est vous qui avez commandé les chandwiches au chambon ?
Nous confirmâmes.
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– Che regrette de vous informer, au nom de la direction, qu'il ne rechte pas une miette de chambon.
Che peux vous proposer de la chaussiche noire, blanche, michte, des boulettes ou de la chitarra. Plats de choix et de première fraîcheur. J'ai auchi de la chardine à l'escabèche, si vous préférez faire maigre pour raîchon de conchience relichieuse, vu que ch'est vendredi...