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– Moi, le café au lait me suffira, répondit Bea.

Je mourais de faim.

– Et si vous nous donniez deux steaks ? dis-je.

Avec du pain, s'il vous plaît.

– Tout de chuite, cheune homme. Et echcusezles manques au menu. Normalement ch'ai de tout, même du caviar borchevique. Mais che choir, ch'est la demi-finale de la Coupe d'Europe, et nous avons eu beaucoup de monde.

Le gérant s'éloigna en faisant des courbettes.

Bea l'observait avec amusement.

– D'où tient-il cet accent ? De Jaén ?

– De Santa Coloma de Gramanet, précisai-je. On dirait que tu ne prends pas beaucoup le métro ?

– Mon père dit que le métro est rempli de gens vulgaires et que, si on le prend seule, on se fait manquer de respect par les gitans.

J'allais objecter, mais je préférai me taire. Bea rit. Dès que les cafés et les plats furent arrivés, je me jetai dessus sans plus de manières. Bea ne toucha pas à sa portion. Entourant des deux mains sa tasse fumante, elle m'observa avec un demi-sourire à la fois curieux et étonné

– Et maintenant, que vas-tu me dévoiler que je n'aie encore vu ?

– Plusieurs choses. En fait, ce que je veux te montrer appartient à une histoire. Ne m'as-tu pas dit l'autre jour que tu aimais beaucoup la lecture ?

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Ville d'ombres

Bea acquiesça en arquant les sourcils.

– Eh bien, il s'agit d'une histoire de livres.

– De livres ?

– De livres maudits, de l'homme qui les a écrits, d'un personnage qui s'est échappé des pages d'un roman pour le brûler, d'une trahison et d'une amitié perdue. Une histoire d'amour, de haine et de rêves qui vivent dans l'ombre du vent.

– Tu parles comme la couverture d'un roman de gare, Daniel.

– Ça doit être parce que je travaille dans une librairie et que j'en ai trop vu défiler. Mais cette histoire-là est réelle. Aussi vraie que le pain qu'on nous a servi a au moins trois jours. Et comme toutes les histoires réelles, elle commence et finit dans un cimetière, encore qu'il ne s'agisse pas du genre de cimetière que tu imagines.

Elle me sourit comme un enfant à qui on annonce une devinette ou un tour de magie.

– Je suis tout ouïe.

J'avalai ma dernière gorgée de café et contemplai Bea en silence. Je pensai à mon envie de me réfugier dans son regard insaisissable, dont je craignais qu'il ne fût transparent, vide. Je pensai à la solitude qui allait m’assaillir, cette nuit, quand je l'aurais quittée, quand Je n’aurais plus de stratagèmes ni d'histoires pour me concilier sa compagnie. Je pensai au peu que j'avais à lui offrir et à tout ce que je voulais recevoir d'elle. Elle souriait.

Des pas légers se firent entendre, et la voix traînante du gardien nous parvint.

– Qui est là ?

– C'est Daniel Sempere, Isaac.

Il me sembla l'entendre jurer tout bas. Suivirent les mille grincements et gémissements de la serrure kafkaïenne. Finalement, la porte s'entrouvrit pour 236

L’ombre du vent

révéler le profil aquilin d'Isaac Monfort à la lueur d'une lampe à huile. En me voyant, le gardien soupira et leva les yeux au ciel.

– Je ne sais pas pourquoi j'ai posé la question, dit-il. Qui d'autre cela pouvait-il être, à cette heure de la nuit ?

Isaac était emmitouflé dans ce qui me sembla être un étrange croisement de blouse, de burnous et de capote de l'armée russe. Les pantoufles molletonnées se mariaient à la perfection avec un bonnet de laine à carreaux surmonté d'un pompon.

– J'espère que je ne vous ai pas tiré du lit, dis-je.

– Allons donc. Je commençais juste à faire ma prière.

Il lança un regard à Bea, comme s'il venait de découvrir à ses pieds un paquet de cartouches de dynamite, mèche allumée.

– J'espère pour vous que ce n'est pas ce que ça semble être, menaça-t-il.

– Isaac, je vous présente mon amie Beatriz, et, avec votre permission, j'aimerais lui faire visiter les lieux. Ne vous inquiétez pas, on peut lui faire toute confiance.

– Sempere, j'ai connu des bébés à la mamelle qui avaient plus de sens commun que vous.

– C’est juste pour un moment.

Isaac laissa échapper un soupir accablé et examina Bea avec une attention et une méfiance de policier.

– Vous savez que vous accompagnez un débile mental ? questionna-t-il.

Bea sourit poliment.

– Je commence à m'en rendre compte.

– Divine innocence. Vous connaissez les règles ?

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Ville d'ombres

Bea fit signe que oui. Isaac hocha la tête et nous fit entrer, en scrutant comme toujours les ombres de la rue.

– J'ai vu votre fille Nuria, laissai-je tomber d'un ton négligent. Elle va bien. Avec beaucoup de travail, mais bien. Elle vous envoie son salut.

– Oui, et des flèches empoisonnées. Vous n'êtes pas doué pour le mensonge, Sempere. Mais merci pour cet effort. Allons, passez.

Une fois à l'intérieur, il me tendit la lampe et se consacra à la fermeture de la serrure sans nous prêter davantage attention.

– Quand vous aurez terminé, vous savez où me trouver.

Des angles fantasmagoriques qui émergeaient du manteau de ténèbres laissaient deviner le labyrinthe des livres. La lampe à huile projetait devant nous une lumière mouvante et vaporeuse. Bea s'arrêta, interdite, sur le seuil du labyrinthe. Je souris en reconnaissant sur son visage l'expression que mon père avait dû lire sur le mien des années plus tôt.

Nous nous engageâmes dans les tunnels et les galeries qui grinçaient à notre passage. Les marques laissées lors de ma dernière incursion s'y trouvaient toujours.

– Viens, je vais te montrer quelque chose, dis-je.

A plusieurs reprises, je m'égarai, et nous dûmes rebrousser chemin à la recherche du dernier repère.

Bea m'observait avec un mélange d'inquiétude et de fascination. Ma boussole mentale me suggérait que nous avions perdu notre route dans un entrelacs de spirales qui montaient lentement vers les entrailles du labyrinthe. Je finis par me débrouiller de l'écheveau de couloirs et de tunnels pour enfiler un étroit corridor qui ressemblait à une passerelle jetée dans le noir. Je m'agenouillai près de la dernière 238

L’ombre du vent

étagère et cherchai mon vieil ami caché derrière les rangées de volumes ensevelis sous une couche de poussière brillant comme du givre à lueur de la lampe. Je pris le livre et le tendis à Bea.

– Je te présente Julián Carax.

L'Ombre du Vent, lut Bea en caressant les lettres à demi effacées de la couverture. Je peux l'emporter ?

– Tu peux prendre tous ceux que tu veux, sauf celui-là.

– Mais ce n'est pas juste. Après ce que tu m'as raconté, c'est précisément lui que je veux.

– Un jour, peut-être. Mais pas maintenant.

Je le lui pris des mains et le remis à sa place.

– Je reviendrai sans toi et le prendrai sans que tu le saches, dit-elle d'un ton moqueur

– Tu ne le trouverais pas en mille ans.

– Tu crois ça ? J'ai bien vu tes marques, et moi aussi je connais la légende du Minotaure.