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Nous nous installâmes à la table de l'arrière-boutique, cernés par les livres et le silence. Fermín me tendit une tasse fumante et me sourit, l'air quelque peu embarrassé. Quelque chose lui trottait dans la tête.

– Puis-je vous poser une question d'ordre personnel, Daniel ?

– Naturellement.

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L’ombre du vent

– Je vous prie de me répondre en toute sincérité, ajouta Fermín, et il se racla la gorge.

Croyez-vous que je pourrais arriver à être père ?

Il dut tire la perplexité sur ma figure, car il s'empressa d'ajouter :

– Je ne veux pas dire père biologique. Certes, vous devez me trouver un peu chétif mais, grâce à Dieu, la providence a bien voulu me doter de la fougue et de la puissance virile d'un taureau d'Andalousie. Je parle d’un autre genre de père. Un bon père, vous comprenez.

– Un bon père ?

– Oui. Comme le vôtre. Un homme possédant une tête, un cœur et une âme. Un homme capable d'écouter, de guider et de respecter un enfant, et non de l'étouffer sous ses propres défauts. Quelqu'un que l'enfant n'aimerait pas seulement parce que c'est son père, mais qu'il admirerait pour ce qu'il est réellement. Quelqu'un à qui son enfant voudrait ressembler.

– Pourquoi me demandez-vous ça, Fermín ? Je pensais que vous ne croyiez pas au mariage et à la famille. Le joug et tout le reste, vous vous souvenez ?

– Écoutez, tout ça, c'est affaire d'appréciation.

Mariage et famille ne sont que ce que nous en faisons.

Sinon, ils ne constituent qu'un tas d'hypocrisies. Du toc et des bavardages. Mais s'il y a vraiment de l'amour, un amour dont on ne parle pas et qu'on ne clame pas aux quatre vents, qu'on n'affiche pas et qui n'a pas besoin de démonstrations...

– On dirait que vous êtes devenu un autre homme, Fermín.

– C'est que je le suis. Bernarda m'a fait désirer devenir meilleur.

– Et comment ?

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Ville d'ombres

– Parce que je veux la mériter. Vous, pour le moment, vous ne comprenez pas, vous êtes trop jeune. Avec le temps, vous verrez que parfois, ce qui compte, ce n'est pas ce qu'on a, mais ce à quoi on renonce. Bernarda et moi, nous avons eu une discussion. C'est une vraie mère poule, vous le savez.

Elle ne le dit pas, mais je crois que le plus grand bonheur pour elle en ce monde serait d'avoir des enfants. Moi, cette femme, je l'aime plus que les abricots au sirop. Tout ça pour vous dire que je suis capable de passer par l'église après trente-deux ans d'abstinence cléricale et de réciter les psaumes de saint Séraphin, bref de faire le nécessaire.

– Je trouve que vous vous emballez vite, Fermín.

Vous venez à peine de faire sa connaissance...

– C'est que, voyez-vous Daniel, à mon âge, on commence à voir clairement les choses, ou alors on reste définitivement idiot. Cette vie vaut la peine d'être vécue pour trois ou quatre raisons, sinon autant aller planter les choux. J'ai fait beaucoup de bêtises, et je sais désormais que tout ce que je veux, c'est rendre Bernarda heureuse et mourir un jour dans ses bras. Je veux redevenir un homme respectable, vous comprenez ? Pas pour moi, parce qu'en ce qui me concerne ce chœur de guenons que nous appelons l'humanité me donne le cafard, mais pour elle. Parce que Bernarda croit à ce genre de choses, les feuilletons à la radio, les curés, la respectabilité et la vierge de Lourdes. Elle est comme ça et je l'aime ainsi, sans que cela change d'un iota mes convictions. Et c'est pour ça que je veux qu'elle puisse se sentir fière de moi. Je veux qu'elle pense : mon Fermín est un homme qui en a, comme Cary Grant, Hemingway ou Manolete.

Je croisai les bras, en prenant toute la mesure de l'affaire.

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L’ombre du vent

– Avez-vous parlé de tout ça avec elle ? D'avoir des enfants ensemble ?

– Non, grand Dieu. Pour qui me prenez-vous ?

Vous croyez que je me promène dans le monde en annonçant aux femmes que j'ai envie de les mettre enceintes ? Cela ne signifie pas pour autant que je n'en suis pas capable, hein ? Parce que si je voulais, je pourrais faire sur-le-champ des triplés à cette idiote de Merceditas, et les doigts dans le nez, mais...

– Avez-vous dit à Bernarda que vous vouliez fonder une famille ?

– Pas besoin de dire ces choses-là, Daniel. Elles se lisent sur le visage.

J'approuvai.

– Eh bien, en ce cas, et dans la mesure où mon opinion peut avoir quelque valeur, je suis sûr que vous ferez un bon père et un mari formidable. Même si vous ne croyez en rien, car au moins vous resterez toujours lucide.

La joie éclaira son visage.

– Vous êtes sincère ?

– Bien sûr.

– Alors vous m'ôtez un poids énorme. Parce que, rien que de penser à mon géniteur et de me dire que je pourrais être pour quelqu'un ce qu'il a été pour moi, je suis tenté de me faire stériliser.

– Soyez sans crainte, Fermín. D'ailleurs, il n'existe probablement pas de traitement qui puisse venir à bout de votre vigueur inséminatrice.

– Ça, c'est vrai aussi, réfléchit-il. Bon, allez vous reposer, je ne veux pas vous embêter davantage.

– Vous ne m'embêtez pas, Fermín. Et j'ai l'impression que je ne fermerai pas l'œil de la nuit.

– Ça fait du bien là où ça gratte... A propos, je ne vous ai pas parlé de cette boîte postale, vous vous souvenez ?

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Ville d'ombres

– Vous avez trouvé quelque chose ?

– Je vous avais bien dit de me faire confiance.

Ce matin, à l'heure du déjeuner, je me suis rendu à la grande poste et j'ai taillé une bavette avec une vieille connaissance qui y travaille. La boîte postale numéro 2321 est au nom d'un certain José María Requejo, un avocat dont le cabinet est situé rue Léon-XIII. Je me suis permis d'aller vérifier l'adresse de l'intéressé et je n'ai pas été surpris de découvrir qu'elle n'existe pas, mais je suppose que vous étiez déjà au courant. Le courrier qui arrive à cette boîte est ramassé depuis des années par la même personne. Je le sais parce que certaines lettres provenant d'un administrateur de biens sont envoyées en recommandé, ce qui implique de signer un reçu en présentant sa carte d'identité.

– Qui est-ce ? Un employé de Me Requejo ?

demandai-je.

– Je ne le sais pas encore, mais j'ai ma petite idée. Soit je me trompe complètement, soit le dénommé Requejo existe autant que la Vierge de Fatima. Je peux seulement vous donner le nom de la personne qui vient chercher le courrier : Nuria Monfort.

J'en restai pantois.

– Nuria Monfort ? Vous en êtes sûr, Fermín ?

– J'ai vu plusieurs reçus de mes propres yeux.

Tous portaient ce nom et le numéro de la carte d'identité. A voir vos yeux de merlan frit, je constate que cette révélation vous surprend.

– Plutôt.

– Puis-je vous demander qui est cette Nuria Monfort ? L'employé m'a dit qu'il s'en souvenait à la perfection, vu qu'elle est venue retirer le courrier il y a une quinzaine de jours et que, à son jugement impartial, elle était mieux roulée que la Vénus de 248

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