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Ville d'ombres
– Et vous n'avez pas une idée de l'endroit où elle est allée et en quelle compagnie ?
– Il vous a déjà dit que non, Fermín, m'interposai-je pressé de changer de sujet.
– Et votre père non plus ? insista Fermín, manifestement aux anges.
– Non. Mais il a juré de tirer ça au clair, et de casser les jambes et la figure au coupable dès qu'il saura qui il est.
Je devins livide. Fermín me servit une tasse de son breuvage sans poser d'autres questions. J'avalai d'un trait le liquide au goût de gasoil tiède. Tomás m'observait en silence, impénétrable.
– Vous avez entendu ? dit soudain Fermín. Ça ressemble au roulement de tambour avant le saut de la mort.
– Non.
– C'est le ventre de votre serviteur qui gargouille. Écoutez, j'ai une de ces faims... Ça ne vous gêne pas si je vous laisse seuls un moment ? Je voudrais faire un tour à la crémerie voir si je peux avoir quelque chose pour casser la croûte. Sans compter qu'il y a une nouvelle vendeuse qui vient de Reus et qui a tout ce qu'il faut pour donner du goût au pain. Elle s'appelle Maria Virtudes, mais en fait de vertus, elle a du vice, la garce... Comme ça vous pourrez parler tranquillement, pas vrai ?
Dix secondes plus tard, comme par magie, Fermín avait disparu en direction de son casse-croûte et à la rencontre de la nymphe. Tomás et moi nous retrouvâmes seuls dans un silence qui promettait d'être plus solide que le franc suisse.
– Tomás, commençai-je, la bouche sèche. Hier soir, ta sœur était avec moi.
Il me dévisagea, presque sans sourciller. J'avalai ma salive.
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L’ombre du vent
– Dis quelque chose, l’implorai-je.
– Tu dérailles.
Une minute s'écoula, durant laquelle on n'entendit que les rumeurs de la rue. Tomás gardait sa tasse toujours pleine dans la main.
– Tu es sérieux ? demanda-t-il.
–Je ne l'ai vue qu'une fois.
– Ça n'est pas une réponse.
– Tu es fâché ?
Il haussa les épaules.
– Je suppose que tu sais ce que tu fais. Tu cesserais de la voir, si je te le demandais ?
– Oui, mentis-je. Mais ne me le demande pas.
Tomás baissa la tête.
– Tu ne connais pas Bea, murmura-t-il.
Je me tus. Nous laissâmes passer plusieurs minutes sans prononcer un mot, absorbés dans la contemplation des formes grises qui examinaient la vitrine, priant pour que l'une d'elles se décide à entrer et nous tire de ce silence empoisonné. Enfin, Tomás posa la tasse sur le comptoir et se dirigea vers la porte.
– Tu t'en vas déjà ?
Il fit signe que oui.
– On se verra demain ? dis-je. On pourrait aller au cinéma, avec Fermín, comme avant.
Il s'arrêta sur le seuil.
– Je ne te le dirai qu'une fois, Daniel : ne fais pas de mal à ma sœur.
En sortant, il croisa Fermín qui revenait avec un sac de pâtes fumantes. Fermín le regarda disparaître dans la nuit et hocha la tête. Il posa ses provisions sur le comptoir et m'offrit un gâteau tout frais. Je déclinai l'offre. Je n'aurais pas été capable d'avaler une aspirine.
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– Ça lui passera, Daniel. Vous verrez. Entre amis, ces choses-là sont normales.
– Je ne sais pas, soufflai-je.
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Le dimanche, nous nous retrouvâmes à sept heures du matin au café Canaletas, où Fermín me régala d'un café au lait et de brioches dont la texture, même adoucie de beurre, offrait une certaine similitude avec celle de la pierre ponce. Nous fûmes servis par un garçon arborant une fine moustache et un insigne de la Phalange à la boutonnière. Il ne cessait de chantonner et, interrogé sur la cause de sa bonne humeur, il nous expliqua qu'il venait tout juste d'être père. Nous le félicitâmes, et il insista pour nous faire cadeau à chacun d'un Faria que nous devions fumer dans la journée à la santé de son premier-né.
Nous l'assurâmes que nous n'y manquerions pas.
Fermín le regardait en dessous, les sourcils froncés, et je le suspectai de manigancer quelque chose.
Pendant le petit déjeuner, Fermín tint à inaugurer nos travaux de détective par un exposé général de l'énigme.
– Au début, nous avons l'amitié sincère entre deux garçons, Julián Carax et Jorge Aldaya, camarades de classe depuis leur enfance, comme 256
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monsieur Tomás et vous. Pendant des années, tout va bien. Des amis inséparables qui ont la vie devant eux.
Un jour, pourtant, se produit un conflit qui brise cette amitié. Pour paraphraser les dramaturges de salon, le conflit porte un nom de femme et s'appelle Penélope.
Carrément homérique. Vous me suivez ?
Seuls me vinrent à l'esprit les derniers mots de Tomás Aguilar, la veille au soir, dans la librairie :
« Ne fais pas de mal à ma sœur. » Je fus pris de nausées.
– En 1919, Julián Carax s'embarque pour Paris comme un vulgaire Ulysse, poursuivit Fermín. La lettre signée de Penélope, qu'il n'a jamais reçu, établit qu’à ce moment-là la jeune fille vit enfermée chez elle, prisonnière de sa famille pour des raisons encore obscures, et que l'amitié entre Aldaya et Carax est morte.
Pis, d'après ce qu'écrit Penélope, son frère Jorge a juré que s'il revoit son ancien ami Julián, il le tuera.
Paroles définitives qui scellent la fin d'une amitié. Pas besoin d'être un grand savant pour en déduire que le conflit est la conséquence directe de la relation qui unit Penélope et Carax.
Une sueur froide m'inondait le front. Je sentis le café au lait et les quatre bouchées que j'avais avalés me remonter dans la gorge.
– Dans ces conditions, nous devons supposer que Carax n'a jamais su ce qui était arrivé à Penélope, parce que la lettre ne lui est jamais parvenue. Sa vie se perd dans les brouillards parisiens, où il mène une existence de fantôme entre son emploi de pianiste dans une maison de plaisir et une carrière désastreuse de romancier. Ces années à Paris sont un mystère. Tout ce qui en reste, c'est une œuvre littéraire oubliée et virtuellement disparue. Nous savons qu'à un moment donné il décide de se marier 257
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avec une femme énigmatique et fortunée qui a le double de son âge. La nature de ce mariage, si nous devons nous en tenir aux témoignages, ressemble davantage à un acte de charité ou d'amitié de la part d'une dame malade qu'à une aventure romantique.
Selon toutes les apparences, la mécène, craignant pour l’avenir de son protégé, décide de lui léguer sa fortune et de quitter ce monde avec une glorieuse auréole de protectrice des arts. Les Parisiens sont comme ça.
– Ce fut peut-être un amour sincère, protestai-je dans un filet de voix.
– Dites-moi, Daniel, vous vous sentez bien ?
Vous êtes blanc comme un linge et vous suez à grosses gouttes.
– Je vais très bien, mentis-je.
– Où en étais-je ? L'amour, c'est comme le saucisson : pur porc et mortadelle. Tout y a sa place et sa fonction. Carax avait déclaré qu'il ne s'estimait digne d'aucun amour et, de fait, nous ne lui connaissons aucune idylle durant son séjour à Paris.
Certes, il travaillait dans une maison close, et peut-
être les ardeurs primitives de l'instinct étaient-elles satisfaites par la fraternisation entre employés de la même entreprise, comme s'il s'agissait d'une prime ou, en termes plus élégants, d'un cadeau de Noël.