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Mais ce ne sont là que spéculations. Revenons au moment où le mariage de Carax et de sa protectrice est annoncé... Jorge Aldaya fait alors sa réapparition sur la scène de cette ténébreuse affaire. Nous savons qu'il prend contact avec l'éditeur de Carax à Barcelone pour obtenir l'adresse du romancier. Peu après, le matin même de son mariage, Julián Carax se bat en duel avec un inconnu dans le cimetière du Père-Lachaise et disparaît. Le mariage n'aura jamais lieu. A partir de là, tout devient flou.

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L’ombre du vent

Fermín se ménagea une pause dramatique, en m'adressant son regard le plus machiavélique.

– Il semble donc que Carax, faisant une fois de plus la preuve de son remarquable esprit d'à-propos, repasse la frontière et revient à Barcelone en 1936, juste au moment où éclate la guerre civile. Ses activités et son domicile à Barcelone au cours de ces semaines sont inconnus. Nous supposons qu'il reste un mois dans la ville sans joindre aucune de ses connaissances. Ni son père, ni son amie Nuria Monfort. Un peu plus tard, on le trouve mort dans la rue, assassiné d'un coup de feu. Peu après, on voit se présenter le sinistre personnage qui se fait appeler Laín Coubert, nom qu'il a emprunté à un personnage du dernier roman de Carax, et qui, n’en jetez plus, n'est autre que le prince des enfers. Ce prétendu diable déclare son intention d'effacer de la carte le peu qui demeure de Carax en détruisant à jamais ses livres. Pour finir de porter le mélodrame à son comble, il apparaît sous la forme d'un homme sans visage, défiguré par les flammes. Un affreux échappé d'un opéra romantique, en qui, pour embrouiller encore un peu les choses, Nuria Monfort croit reconnaître la voix de Jorge Aldaya.

– Je vous rappelle que Nuria Monfort m'a menti, fis-je remarquer.

– C'est vrai, mais on ne peut écarter le fait que si Nuria Monfort vous a menti, c'est surtout par omission, ou peut-être pour ne pas trop s'impliquer dans l'affaire. Les raisons de dire la vérité sont limitées, mais le nombre de celles qui poussent à mentir est infini. Dites-moi, vous êtes sûr que vous vous sentez bien ? Votre visage a la pâleur d'un téton de Galicienne.

Je fis non de la tête et me précipitai vers les toilettes.

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Ville d'ombres

Je rendis le petit déjeuner, le dîner et, avec, une bonne partie de la colère que je portais en moi. Je mis ma tête sous le robinet, fis couler l'eau glacée et contemplai mon visage dans la glace lépreuse sur laquelle quelqu'un avait griffonné au crayon gras l'inscription : « Girón, salopards. » En revenant à notre table, je trouvai Fermín au comptoir, payant l'addition et discutant football avec le garçon qui nous avait servis.

– Ça va mieux ? me demanda-t-il.

Je fis signe que oui.

– Baisse de tension, dit Fermín. Prenez un Sugus, ça guérit de tout.

En sortant du café, Fermín insista pour que nous empruntions un taxi jusqu'au collège San Gabriel plutôt que le métro, arguant qu'il y avait une semaine de fresques murales commémoratives et que les tunnels étaient faits pour les rats.

– Un taxi jusqu'à Sarriá coûtera une fortune, objectai-je.

– C'est aux frais de la bêtise humaine, trancha Fermín. Le patriote s'est trompé en me rendant la monnaie, et à mon avantage. D'ailleurs vous n'êtes pas en état de voyager sous terre.

Nantis ainsi de fonds illicites, nous nous postâmes au bas de la Rambla de Cataluña et attendîmes la venue d'un taxi. Nous dûmes en laisser passer un certain nombre, Fermín ayant déclaré que, pour une fois qu'il montait dans une automobile, il lui fallait au moins une Studebaker. Le véhicule qui trouva grâce à ses yeux et se rendit à ses gesticulations désordonnées nous fit faire le trajet en un quart d'heure. Fermín insista pour monter à l'avant, ce qui lui donna l'occasion de se lancer avec le chauffeur dans une discussion sur l'or de Moscou et 260

L’ombre du vent

Joseph Staline, lequel était l'idole et le guide spirituel à distance dudit chauffeur.

– Trois grandes figures dominent ce siècle : Dolores Ibárruri, Manolete et Staline, proclama notre automédon, prêt à nous gratifier d'une hagiographie détaillée de l'illustre camarade.

J'étais confortablement installé sur la banquette arrière, indifférent à leurs échanges oratoires, profitant de l'air froid qui entrait par la vitre baissée.

Enchanté de rouler en Studebaker, Fermín donnait la réplique, ponctuant de temps à autre de questions passablement oiseuses le curriculum intime du leader soviétique dont se gargarisait le chauffeur.

– Pourtant, je me suis laissé dire qu'il souffre beaucoup de la prostate depuis qu'il a avalé un noyau de nèfle, et qu'il ne peut plus uriner si on ne lui joue pas l'Internationale, laissa tomber Fermín.

– Propagande fasciste, affirma le chauffeur, plus dévot que jamais. Le camarade pisse comme un taureau. La Volga aimerait bien avoir un débit comme le sien.

Cette discussion d'un haut niveau politique nous accompagna tout au long de la Via Augusta, tandis que nous gagnions les hauteurs de la ville. Le jour se levait et une brise fraîche revêtait le ciel d'un bleu ardent. Arrivé rue Ganduxer, le chauffeur tourna à droite et nous entreprîmes la lente ascension vers la promenade de la Bonanova.

Le collège San Gabriel s'élevait au milieu des arbres au bout de la rue étroite et sinueuse qui montait de la Bonanova. La façade, criblée de fenêtres minces comme les lames de couteau, dessinait les formes d'un palais gothique en briques rouges, dont les arcs et les tourelles s'élevaient telles des flèches de cathédrale au-dessus bouquet de platanes. Nous congédiâmes le taxi et pénétrâmes 261

Ville d'ombres

dans le jardin ombragé, parsemé de fontaines d'où émergeaient des chérubins couverts de mousse, et de sentiers dallés qui serpentaient parmi les arbres.

Fermín me résuma le passé de l'institution en m’administrant une de ses habituelles leçons magistrales d'histoire sociale.

– Même si, aujourd'hui, vous trouvez qu'il ressemble au mausolée de Raspoutine, le collège San Gabriel a été en son temps l'une des institutions les plus prestigieuses et les plus chics de Barcelone. Son déclin a commencé à l'époque de la République, parce que les nouveaux riches du moment, industriels et banquiers aux noms trop neufs dont il avait refusé de recevoir les rejetons, ont décidé de créer leurs propres écoles où ils seraient traités avec respect et pourraient à leur tour refuser la place aux autres.

L'argent agit comme n'importe quel virus : après avoir pourri l'âme de celui qui l'héberge, il part à la recherche de sang frais. Dans ce monde, un nom dure moins qu'une dragée. A ses heures fastes, disons entre 1880 et 1930, le collège San Gabriel accueillait la crème des enfants des vieilles familles nanties de solides coffres-forts. Les Aldaya et compagnie venaient en ce lieu sinistre fraterniser avec leurs pairs, entendre la messe et apprendre l'histoire pour pouvoir la reproduire ad nauseam.

– Mais Julien Carax n'en faisait pas précisément partie, fîs-je observer.

– Parfois, ces nobles institutions offrent une ou deux bourses au fils du jardinier ou d'un cireur de chaussures afin de démontrer leur grandeur d'âme et leur générosité chrétienne, avança Fermín. Le moyen le plus efficace de rendre les pauvres inoffensifs est de leur apprendre à vouloir imiter les riches. C'est là le poison qui permet au capitalisme d'aveugler les...