Ville d'ombres
ont été emportés par la République, je suppose que c'est un bien. Tout ce qui en reste, ce sont ces noms sur les entêtes des entreprises, des banques et des sociétés anonymes. Comme toutes les villes anciennes, Barcelone est une superposition de ruines.
Les grandes gloires dont tant d'entre nous s'enorgueillissaient, palais, usines et monuments, toutes ces choses auxquelles nous avions l'habitude de nous identifier, ne sont plus que cadavres et reliques d'une civilisation éteinte.
Arrivé à ce point, le père Fernando se ménagea une pause solennelle, comme s'il attendait une réponse de la congrégation sous forme de citations latines ou d'une réplique de son missel.
– Je ne peux que dire amen, car vous venez d'énoncer une grande vérité, approuva Fermín pour nous sauver de ce silence gênant.
– Vous nous parliez de la première année de mon père au collège, ajoutai-je sur un ton suave.
Le père Fernando acquiesça.
– Il se faisait déjà appeler Carax, bien que son véritable nom fût Fortuny. Au début, quelques garçons se moquaient de lui pour cette raison et aussi, je suppose, parce qu'il était un Mordenvie. Ils se moquaient aussi de moi parce que j'étais le fils du cuisinier. Vous savez comment sont les enfants. Au fond de leur cœur Dieu les a remplis de bonté, mais ils répètent ce qu'ils entendent chez eux.
– De petits anges, ponctua Fermín.
– Quel souvenir avez-vous de mon père ?
– Mon Dieu, c'est si loin, tout ça... A l'époque le meilleur ami de votre père n'était pas Jorge Aldaya, mais un garçon qui s'appelait Miquel Moliner. Miquel venait d'une famille presque aussi riche que les Aldaya, et j'oserai dire que c'était l'élève le plus extravagant que j'aie jamais vu dans cette école. Le 268
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père supérieur le croyait possédé du démon parce qu'il récitait Marx en allemand pendant la messe.
– Signe indubitable de possession, confirma Fermín.
– Miquel et Julián s'entendaient très bien. Nous nous réunissions parfois pendant la récréation de midi, et Julián nous racontait des histoires. Ou alors il nous parlait de sa famille et des Aldaya...
Le prêtre sembla hésiter.
– Même après avoir quitté l'école, Miquel et moi restâmes quelque temps en contact. Julián était déjà parti pour Paris. Je sais que Miquel le regrettait, il parlait souvent de lui et se rappelait les confidences qu'il avait jadis reçues. Plus tard, quand je suis entré au séminaire, Miquel a dit que j'étais passé à l’ennemi : il plaisantait, mais nous nous sommes tout de même éloignés l'un de l'autre.
– Avez-vous été informé du mariage de Miquel avec une dénommée Nuria Monfort ?
– Miquel, marié ?
– Ça vous étonne ?
– Je suppose que je devrais être étonné, mais...
Je ne sais pas. A vrai dire, cela fait des années je n'ai plus de ses nouvelles. Depuis avant la guerre.
– Lui est-il arrivé, de prononcer devant vous le nom de Nuria Monfort ?
– Non, jamais. Il n'a jamais parlé de se marier, ni fait état d’une fiancée... Vous savez, je ne suis pas vraiment sûr de bien faire en vous racontant tout cela. Ce sont des choses que Julián et Miquel m'ont confiées à titre personnel, étant entendu qu'elles resteraient entre nous...
– Vous refuseriez à un fils l'unique possibilité de récupérer la mémoire de son père ? s'exclama Fermín.
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Le père Fernando se débattait entre le doute et, me sembla-t-il, l'envie de se souvenir, de retrouver ces jours disparus.
– Je suppose qu'après tant d'années cela n'a plus d’importance. Je me souviens encore du jour où Julián nous a expliqué comment il avait connu les Aldaya et combien, sans qu'il s'en rende compte, sa vie en avait été changée...
… Par une après-midi d'octobre 1914, une machine que beaucoup prirent pour un catafalque monté sur roues s'arrêta devant la chapellerie Fortuny. Il en émergea la figure altière, majestueuse et arrogante de M. Ricardo Aldaya, déjà à l'époque un des hommes les plus riches non seulement de Barcelone, mais de toute l’Espagne, dont l'empire d'industries textiles formait une chaîne de citadelles et de colonies tout au long des rivières et des fleuves de la catalogne. De sa main droite il tenait les rênes des branques et des propriétés douanières de la moitié de la province. De la gauche, toujours en action, il tirait les ficelles de la députation, de la municipalité, de divers ministères, de l’évêché et des autorités douanières du port.
Cette après-midi-là, ce visage aux moustaches exubérantes, ces favoris royaux et cette tête dégarnie qui intimidaient tout le monde avaient besoin d'un chapeau. M. Aldaya entra dans le magasin d'Antoni Fortuny et, après s'être livré à une inspection sommaire des installations, laissa tomber un regard sévère sur le chapelier et son aide, le jeune Julián, avant de prononcer ces mots : « On m'a dit que c'est d'ici que, malgré les apparences, sortent les meilleurs chapeaux de Barcelone. L'automne s'annonce maussade et je vais avoir besoin de six 270
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hauts-de-forme, d'une douzaine de chapeaux melon, de casquettes de chasseur et de quelque chose à porter aux Cortes à Madrid. Vous notez, ou vous attendez que je vous le répète ? » Tel fut le début d'une active et lucrative relation qui vit le père et le fils unir leurs efforts pour satisfaire la commande de M. Ricardo Aldaya. Julián, qui lisait les journaux et à qui la position d'Aldaya n'avait pas échappé, se dit qu'il ne pouvait faire défaut à son père en ce moment crucial et décisif pour son commerce. Dès l'instant où le potentat avait franchi le seuil de magasin, le chapelier s'était mis à léviter de joie. Aldaya lui avait promis que, s'il était content, il recommanderait son établissement à ses amis. Cela signifiait que la chapellerie Fortuny bondirait, du niveau d'un commerce digne mais modeste, à celui des plus hautes sphères, coiffant les têtes petites et grosses des députés, cardinaux et ministres. Les jours qui suivirent passèrent comme par enchantement.