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Apparemment, il suivait Julián sans que celui-ci s'en aperçoive. Je crois qu'un jour il l’a vu l'embrasser. Je ne sais pas. Toujours est-il qu'il a essayé de le tuer en pleine lumière du jour. Miquel Moliner, qui n'avait jamais eu confiance en Fumero s'est jeté sur lui et l'a arrêté au dernier moment. On peut encore voir le trou qu'a fait la balle près de l'entrée. Chaque fois que j'y passe, je me souviens de cette journée.

– Qu'est-il arrivé à Fumero ?

– Lui et sa famille ont été expulsés. Je crois que Francisco Javier a été placé un certain temps dans un internat Nous avons eu de ses nouvelles quelques années plus tard, quand sa mère est morte dans un accident de chasse. Mais ce n'était pas un accident Miquel avait eu raison depuis le début Francisco Javier Fumero est un assassin.

– Si je vous racontais... murmura Fermín.

– Eh bien ! il ne serait pas trop tôt que vous me racontiez... et si possible quelque chose de véridique, pour changer.

– En tout cas, nous pouvons vous affirmer que ce n’est pas Fumero qui a brûlé vos livres.

– Qui donc, alors ?

– En toute certitude, c'est un homme défiguré par le feu qui se fait appeler Laín Coubert.

– N'est-ce pas le... ?

– Si. C'est le nom d'un personnage de Carax.

C'est le diable.

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L’ombre du vent

Le père Fernando se laissa aller contre le dossier de son fauteuil, presque aussi déboussolé que nous.

– Ce qui semble de plus en plus clair, c'est que Penélope Aldaya est au centre de toute l'affaire, et c'est sur elle que nous en savons le moins... précisa Fermín.

– Je ne crois pas pouvoir vous aider sur ce point Je ne l’ai vue à peine deux ou trois fois, et de loin. Tout ce que je sais d’elle m'a été raconté par Julián, et c'est très peu. La seule personne que j'ai entendue quelquefois mentionner le nom de Penélope est Jacinta Coronado.

– Jacinta Coronado ?

– La gouvernante de Pénélope. Elle a élevé Jorge et Penélope. Elle les aimait à la folie, surtout Penélope. Elle venait parfois chercher Jorge au collège, car M. Aldaya n’aimait pas que ses enfants restent une seconde sans être surveillés par quelqu'un de la maison. Jacinta était un ange. Elle avait entendu dire que nous étions, Julián et moi, d'origine modeste, et elle nous apportait toujours un goûter, convaincue que nous mourions de faim. Je lui disais que mon père était cuisinier, qu'elle n'avait pas à s'inquiéter, que ce n'était pas la nourriture qui me faisait défaut Mais elle insistait Je l'attendais parfois, et je parlais avec elle. Je n'ai jamais connu de femme aussi généreuse. Elle n'avait pas d'enfant, on ne lui a jamais connu aucun homme. Elle était seule au monde et avait voué son existence à élever les enfants Aldaya. Elle aimait Penélope de toute son âme. Elle en parle encore...

– Vous êtes encore en relation avec Jacinta ?

– Je vais parfois lui rendre visite à l'asile de Santa Lucia. Elle n'a personne. Le Seigneur, pour des raisons qui restent voilées à notre entendement, ne nous récompense pas toujours dans cette vie. Jacinta 291

Ville d'ombres

est aujourd'hui une très vieille femme, et elle continue d'être ce qu'elle a toujours été.

Fermín et moi échangeâmes un coup d'oeil.

– Et Penélope ? Elle n'est jamais allée la voir ?

Le regard du père Fernando devint un puits de noirceur.

– Nul ne sait ce qui est arrivé à Pénélope. Pour Jacinta, cette enfant était toute sa vie. Lorsque les Aldaya sont partis en Amérique et qu'elle l'a perdue, elle a tout perdu.

– Pourquoi n'ont-ils pas emmené aussi Jacinta ?

Penélope est-elle partie en Argentine, avec le reste de la famille ? demandai-je.

Le prêtre haussa les épaules.

– Je l'ignore. Personne n'a jamais revu Penélope ni entendu parler d'elle après 1919.

– L'année où Carax est parti pour Paris, observa Fermín.

– Vous devez me garantir que vous n'irez pas embêter cette pauvre vieille pour déterrer des souvenirs douloureux.

– Pour qui nous prenez-vous, monsieur l'abbé ?

protesta Fermín, très digne.

Se rendant compte qu'il ne tirerait rien d'autre de nous, le père Fernando nous fit promettre de le tenir au courant de nos recherches. Pour le rassurer, Fermín s'entêta à vouloir jurer sur un Nouveau Testament qui était posé sur le bureau du prêtre.

– Laissez les Évangiles tranquilles. Votre parole me suffit

– Vous ne laissez rien passer, n'est-ce pas, mon père ? Vous êtes terrible !

– Venez, je vous raccompagne au portail.

Il nous conduisit à travers le jardin jusqu'à la grille dont les barreaux avaient la forme de piques, s'arrêta à distance prudente de la sortie et contempla 292

L’ombre du vent

la rue qui descendait, serpentine, vers le monde réel, comme s’il craignait de s'évaporer en risquant quelques pas de plus. Je me demandai depuis combien de temps le père Fernando n’avait pas franchi l'enceinte du collège San Gabriel.

– J'ai eu beaucoup de peine quand j'ai appris que Julián était mort, dit-il en baissant la voix. Nous avons été de vrais amis, Miquel, Aldaya, Julien et moi, et même Fumero : ce qui s'est passé ensuite, le fait que pis nous soyons perdus de vue, n'y change rien. J’avais toujours cru que nous resterions inséparables, mais la vie est un mystère. Je n'ai plus jamais eu d'amis comme ceux-là, et je ne crois pas que j'en retrouverai. J'espère que vous découvrirez ce que vous cherchez, Daniel.

13

La matinée était déjà avancée quand nous arrivâmes sur la promenade de la Bonanova, plongés tous deux dans nos réflexions. J'étais sûr que celles de Fermín étaient concentrées sur la sinistre apparition de l'inspecteur Fumero dans notre histoire. Je le regardai à la dérobée et vis son visage consterné, dévoré d'inquiétude. Un voile de nuages noirs s'étendait comme une flaque de sang et répandait des rais de lumière couleur de feuille morte.

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Ville d'ombres

– Si nous ne nous pressons pas, nous allons recevoir l'averse, dis-je.

– Pas encore. Ces nuages sont sournois, ils attenant la nuit.

– Ne me dites pas que vous vous y connaissez aussi en nuages.

– Vivre dans la rue nous enseigne plus choses qu'on ne souhaiterait. La seule pensée de Fumero m’a donné une faim épouvantable. Que diriez-vous d'aller dans un café de la place de Sarriá pour y commander deux sandwiches à la tortilla avec beaucoup d'oignon ?

Nous nous dirigeâmes vers la place, où une horde de petits vieux courtisaient les pigeons du cru, réduisant la vie à des miettes et à une attente sans but. Nous trouvâmes une table près de la porte du café, et Fermín se mit en devoir de régler leur compte aux deux sandwiches, le sien et le mien, à un demi de bière, deux tablettes de chocolat et un triple rhum.

Pour dessert, il s'envoya un Sugus. A la table voisine, un homme observait discrètement Fermín par-dessus son journal, en se posant probablement la même question que moi.

– Je me demande où vous casez tout ça, Fermín.

– Dans ma famille, on a toujours eu le métabolisme rapide. Ma sœur Jesusa, qu'elle repose en paix, était capable d'engloutir pour son goûter une omelette de six œufs au boudin et à l'ail doux, et de se conduire ensuite au dîner comme un cosaque. On l'appelait « Pâté de Foie » parce qu'elle avait l'haleine fétide. Elle était comme moi, vous savez ? Même figure et même corps secs, en plus maigre. Un docteur de Cáceres a dit un jour à ma mère que les Romero de Torres étaient le chaînon manquant entre l'homme et le requin-marteau, parce que notre organisme est constitué à quatre-vingt-dix pour cent 294