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L’ombre du vent

de cartilage, concentré majoritairement dans le nez et le pavillon auditif. Au village, on nous confondait souvent, Jesusa et moi, parce que la môme n'a jamais réussi à avoir de la poitrine et a commencé à se raser avant moi. Elle est morte de phtisie à vingt-deux ans, vierge jusqu'à sa dernière heure et amoureuse en secret d'un faux jeton de curé qui, quand il la croisait dans la rue, lui disait toujours : « Bonjour, Fermín, te voilà devenu un vrai petit homme. » Ironies de la vie.

– Est-ce qu'ils vous manquent ?

– Qui ? Ma famille ?

Fermín haussa les épaules en se perdant dans un sourire nostalgique.

– Est-ce que je sais ? Peu de choses sont aussi trompeuses que les souvenirs. Voyez le bon père... Et vous ? Est-ce que votre mère vous manque ?

Je baissai les yeux.

– Beaucoup.

– Savez-vous le souvenir le plus fort que je garde de la mienne ? demanda Fermín. Son odeur. Elle sentait toujours le propre, le pain doux. Elle avait beau passer la journée à travailler aux champs et porter les mêmes hardes toute la semaine... elle sentait tout ce qu'il y a de bon en ce monde. Et pourtant, quelle brute ! Elle jurait comme un charretier, mais elle embaumait comme la princesse des contes. Du moins, je la voyais ainsi. Et vous ?

Quel est le souvenir le plus fort que vous gardez de votre mère, Daniel ?

J'hésitai un instant, pour rassembler les mots qui s'étranglaient dans ma gorge.

– Aucun. Cela fait des années que je ne peux plus me souvenir de ma mère. Ni de son visage, ni de sa voix, ni de son odeur. Ils ont disparu le matin du jour où j'ai découvert Julián Carax et ne sont pas revenus.

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Ville d'ombres

Fermín m'observait en pesant prudemment sa réponse.

– Vous n'avez pas de portraits d'elle ?

– Je n'ai jamais voulu les regarder, dis-je.

– Pourquoi ?

Je n'avais raconté cela à personne, pas même à mon père ni à mon ami Tomás.

– Parce que ça me fait peur. Ça me fait peur de chercher un portrait de ma mère et de découvrir une étrangère. Cela va vous sembler idiot.

Fermín fit signe que non.

– Et vous pensez que si vous réussissez à percer le mystère de Julián Carax et à le sauver de l'oubli, le visage de votre mère vous reviendra ?

Je le contemplai en silence. Il n'y avait ni ironie ni jugement dans son regard. En cet instant, Fermín Romero de Torres me parut l'homme le plus sage de l'univers.

– Peut-être, répondis-je, sans réfléchir.

Sur le coup de midi, nous montâmes dans un autobus pour revenir dans le centre. Nous nous assîmes à l'avant, juste à côté du conducteur, circonstance que Fermín mit à profit pour entamer un débat sur les nombreux progrès, tant techniques qu'esthétiques, qu'il remarquait dans les transports publics de surface par rapport à la dernière fois où il les avait utilisés, aux alentours de 1940, en particulier dans le domaine de la signalisation, comme le démontrait un panneau qui annotait : « Il est interdit de cracher et de parler grasseyement. » Fermín l'examina d'un œil torve et décida de lui rendre hommage par un superbe crachat, ce qui nous attira aussitôt les regards sulfuriques d'un commando de trois vieilles bigotes assises à l'arrière, retranchées chacune derrière son missel.

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– Sauvage ! murmura la dévote du flanc est, qui offrait une étonnante ressemblance avec le général Yagüe.

– Elles font le compte, dit Fermín. Mon Espagne a trois saintes. Sainte Pimbêche, sainte Cafarde et sainte Nitouche. Nous avons transformé ce pays en cirque.

– Et comment ! confirma le conducteur. On était mieux avec Azaña. Et ne parlons pas de la circulation.

Y a de quoi être dégoûté.

Un passager installé à l’arrière rit, amusé par cet échange d'opinions. Je reconnus l'homme qui s'était assis à côté de nous dans le café. Son expression laissait supposer qu'il était du même bord que Fermín, et qu'il aurait aimé le voir continuer d'asticoter les bigotes. Je croisai brièvement son regard. Il m'adressa un sourire cordial et se replongea dans son journal. Arrivés rue Ganduxer, je vis que Fermín, pelotonné en boule sous sa gabardine, se payait un petit somme, bouche ouverte et visage béat.

Quand il se réveilla en sursaut, l'autobus filait au milieu des promeneurs élégants du cours San Gervasio.

– Je rêvais du père Fernando, me dit-il.

Seulement, dans mon rêve, il portait un maillot d'avant-centre du Real Madrid et se tenait à côté de la coupe de la ligue, qui brillait comme de l'or pur.

– Et alors ?

– Et alors, si Freud dit juste, ça signifie que le curé a probablement marqué un but dans notre camp.

– Il m'a pourtant paru honnête.

– Oui, c'est vrai. Trop même, peut-être. Parce que, d'habitude, les prêtres qui ont l'étoffe de saints, on les envoie tous comme missionnaires se faire bouffer par les moustiques ou les piranhas.

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– Vous exagérez.

– Bienheureuse innocence que la vôtre, Daniel.

Vous gobez tout ce qu'on vous raconte. Tenez, par exemple : le boniment que vous a fait avaler Nuria Monfort à propos de Miquel Moliner. Pour moi, cette dame vous a servi plus de mensonges qu'un éditorial de L'Osservatore Romano. Ne découvrons-nous pas maintenant qu'elle est mariée à un ami d'enfance d'Aldaya et de Carax ? Vous vous rendez compte ? Et là dessus, voilà que nous avons droit à l'histoire de Jacinta la bonne nounou : elle est peut-être véridique mais elle rappelle quand même trop un roman d'Hector Malot. Pour ne pas parler de la spectaculaire entrée en scène de Fumero dans le rôle du méchant tueur.

– Donc vous croyez que le père Fernando nous a menti ?

– Non, je suis comme vous, je le crois honnête, mais il ne porte pas son uniforme pour rien, et il s'est gardé quelques grains de son chapelet sous la soutane, si j'ose dire. A mon avis, s'il nous a menti, c'est par omission et par discrétion, pas par méchanceté ou pour nous embrouiller. De plus, je ne le vois pas capable d'inventer une histoire aussi compliquée. S'il savait mieux mentir, il ne donnerait pas de cours de latin et d'algèbre ; il serait déjà à l'archevêché avec le titre de cardinal et des petits gâteaux pour accompagner son café.

– Que suggérez-vous, alors ?

– Tôt ou tard, nous devrons aller déterrer la momie de la petite vieille angélique et la secouer par les talons pour savoir ce qui en tombera. Pour le moment, je vais faire quelques recherches, histoire de voir ce que je peux dégoter sur le dénommé Miquel Moliner. Et ça vaudrait aussi la peine de se pencher sur le cas de cette Nuria Monfort, qui me semble bien 298

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être ce que ma défunte mère appelait une faiseuse d’embrouilles.

– Vous vous trompez sur son compte, protestai-je.