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– Oh, vous, il suffit qu'on vous montre une paire de nichons bien balancés, et vous croyez aussitôt avoir vu sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, ce qui, à votre âge, est bien excusable. Laissez-moi m'en occuper, Daniel, les suaves effluves de l'éternel féminin ne me font pas tourner la tête comme à vous.

A mon âge, le sang irrigue plus facilement la tête qu'il ne descend dans les parties molles.

– Quel langage choisi !

Fermín sortit son porte-monnaie et procéda à son inspection.

– Vous avez là une fortune, dis-je. Et tout ça vient de la monnaie de ce matin ?

– En partie. Le reste est légitime. C'est qu'aujourd’hui je sors ma Bernarda. Je ne peux rien refuser à cette femme-là. S'il le faut, je donnerai l'assaut à la Banque d'Espagne pour satisfaire tous ses caprices. Et vous, quels sont vos plans pour la suite de la journée ?

– Rien de particulier

– Et cette petite ?

– Quelle petite ?

– Ne faites pas l'idiot. Quelle petite ça pourrait être ? Je vous parle de la sœur d'Aguilar.

– Je ne sais pas.

– Vous savez très bien. Ce qui vous manque, si vous voulez que je vous dise, c'est des couilles pour prendre taureau par les cornes.

Nous en étions là quand le contrôleur s'approcha de nous, le regard éteint, en se curant les dents avec une dextérité digne d'un artiste de cirque.

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Ville d'ombres

– Excusez-moi, mais les dames qui sont là demandent si vous pouvez employer un langage plus décent.

– Je les emmerde, répliqua Fermín d'une voix forte.

Le contrôleur se retourna vers les trois dames et haussa les épaules, geste signifiant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, et qu'il n'avait pas l'intention d'en venir aux mains pour une question de pudeur sémantique.

– Il faut toujours que les gens qui n'ont pas de vie se mêlent de celle des autres, grommela Fermín.

De quoi parlions-nous ?

– De mon absence de détermination.

– Effectivement. Un cas chronique. Croyez-moi.

Allez chercher votre petite amie, la vie passe trop vite, et surtout la partie qui vaut la peine d'être vécue.

Vous avez entendu ce qu'a dit le curé. Sitôt venue, sitôt partie !

– Mais ce n'est pas ma petite amie.

– Alors gagnez-la avant qu'un autre ne la prenne, et spécialement un petit soldat de plomb.

– Vous parlez de Bea comme s'il s'agissait d'un trophée.

– Non. J'en parle comme d'une bénédiction, corrigea Fermín. Écoutez, Daniel. Le destin attend toujours au coin de la me. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites. Mais il ne vient pas vous démarcher à domicile. Il faut aller à sa rencontre.

Je consacrai le reste du trajet à méditer cette perle philosophique, tandis que Fermín entreprenait un autre petit somme, occupation pour laquelle il possédait un talent napoléonien. Nous descendîmes de l'autobus au coin de la Gran Vía et du Paseo de Gracia sous un ciel de cendre qui dévorait la lumière.

Fermín boutonna sa gabardine jusqu'au cou et 300

L’ombre du vent

annonça qu'il partait sans tarder pour sa pension, dans l'intention de se faire beau avant son rendez-vous avec Bernarda.

– Sachez que pour une personne d'allure aussi modeste que moi, la toilette doit prendre au moins quatre-vingt-dix minutes. L'esprit n'est rien sans l'apparence ; telle est la triste réalité de cette époque de cabotins. Vanitas peccata mundi.

Je le vis s'éloigner dans la Gran Vía, petit bout d'homme drapé dans sa gabardine grise flottant au vent comme une bannière râpée. Je me dirigeai vers la maison, où je projetais de trouver un bon livre et de me retirer du monde. En tournant le coin de la Puerta del Angel et de la rue Santa Ana, mon cœur bondit.

Fermín, comme toujours, avait dit vrai. Le destin m'attendait devant la librairie, en tailleur de flanelle grise, chaussures neuves et bas de soie, étudiant son reflet |ans la vitrine.

– Mon père croit que je suis à la messe de midi, dit Bea sans lever les yeux de sa propre image.

– C'est presque comme si tu y étais. Ici, à moins de vingt mètres, dans l'église de Santa Ana, il y a séance permanente depuis neuf heures du matin.

Nous parlions comme deux inconnus qui se sont arrêtés par hasard devant un magasin, en cherchant nos regards dans la glace de la vitrine.

– Il n'y a pas de quoi plaisanter. J'ai dû me procurer le bulletin paroissial pour savoir sur quoi portait le sermon. Il va me réclamer un synopsis détaillé.

– Ton père ne te lâche pas.

– Il a juré de te briser les jambes.

– Il faudrait d'abord qu'il trouve qui je suis. En attendant, mes jambes sont intactes et je cours plus que lui.

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Ville d'ombres

Bea m'observait, tendue, en épiant les passants qui glissaient derrière nous, formes grises dans le vent.

– Je ne vois pas ce qui te fait rire, dit-elle. Je parle sérieusement

– Je ne ris pas. Je suis mort de trouille. Mais je suis si heureux de te voir.

Un mince sourire, nerveux, fugace.

– Moi aussi, admit-elle.

– Tu dis ça comme s'il s'agissait d'une maladie

– C'est pire que ça. Je me suis dit que si je te revoyais à la lumière du jour, je recouvrerais peut-

être la raison.

Je me demandai si c'était un compliment ou une condamnation.

– Il ne faut pas qu'on nous aperçoive ensemble, Daniel. Pas ainsi, en pleine rue.

– Si tu veux, nous pouvons entrer dans la librairie. Il y a une cafetière dans l'arrière-boutique et...

– Non. Je ne veux pas qu'on me voie entrer ou sortir d'ici. Si quelqu'un me surprend à parler avec toi, je pourrai toujours dire que je suis tombée par hasard sur le meilleur ami de mon frère. Mais si nous sommes vus deux fois ensemble, nous attirerons soupçons.

Je soupirai.

– Et qui va nous voir ? Qui s'intéresse à nos faits et gestes ?

– Les gens ont toujours des yeux pour voir ce qui ne les regarde pas, et mon père connaît la moitié de Barcelone.

– Alors pourquoi es-tu venue m'attendre ici ?

– Je ne suis pas venue t'attendre. Je suis venue à la messe, tu te souviens ? C'est toi-même qui l'as dit.

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L’ombre du vent

– Tu me fais peur, Bea. Tu mens encore mieux que moi.

– Tu ne me connais pas, Daniel.

– C'est ce que dit ton frère.

Nos regards se rencontrèrent dans le reflet de la vitrine.

– Tu m'as montré l'autre nuit quelque chose que je n'avais jamais vu, murmura Bea. Maintenant, c'est mon tour.

Je fronçai les sourcils, intrigué. Bea ouvrit son sac, en tira un carton plié en deux et me le tendit.

– Tu n’es pas le seul à connaître des secrets dans Barcelone, Daniel. J'ai une surprise pour toi. Je t'attends à cette adresse aujourd'hui à quatre heures.

Personne ne doit être mis au courant de notre rendez-vous.

– Comment saurai-je que je suis au bon endroit ?

– Tu le sauras.

Je la regardai, intrigué, en me demandant si elle ne se moquait pas de moi.

– Si tu ne viens pas, je comprendrai, dit Bea. Je comprendrai que tu ne veux plus me revoir.

Sans me laisser le temps de répondre, Bea fit demi-tour et s'éloigna d'un pas rapide vers les Ramblas. Je restai là, le carton à la main et les mots sur les lèvres, à la suivre du regard jusqu'à ce que sa silhouette se fonde dans la pénombre grise qui annonçait l'orage. Je dépliai je carton. A l'intérieur, en caractères bleus, je pus lire une adresse que je connaissais bien :