32, avenue du Tibidabo
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L'orage n'attendit pas la nuit pour montrer les crocs. Les premiers éclairs me surprirent au moment où j'allai prendre un autobus de la ligne 22. Le temps de faire le tour de la place Molina et de commencer à remonter la rue Balmes, la ville s'effaçait déjà sous des nappes de velours liquide en me rappelant que je n'avais même pas pris la précaution élémentaire de me munir d'un parapluie.
– Faut être courageux, murmura le conducteur quand je lui demandai de s'arrêter à la prochaine.
Il était déjà quatre heures dix quand l'autobus me déposa à un arrêt perdu au bout de la rue Balmes, livré à la tourmente. Devant moi, je devinais à peine l'avenue du Tibidabo, fantomatique sous la pluie et le ciel de plomb. Je comptai jusqu'à trois et me mis à courir sous l'averse. Quelques minutes plus tard, transpercé jusqu'aux os et grelottant de froid, je m'arrêtai sous un porche pour reprendre haleine.
J'observai le trajet qui me restait à faire. Le souffle glacé de la bourrasque charriait un voile gris qui masquait le contour spectral des villas et des hôtels particuliers noyés dans la brume. Au centre se dressait le donjon noir et solitaire de la villa Aldaya, échouée dans son bouquet d'arbres ployés sous le vent. Je relevai les mèches mouillées qui me 304
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rentraient dans les yeux et courus le long de l'avenue déserte.
Le vent faisait battre la petite porte de la grille.
Au-delà s'ouvrait un sentier qui serpentait jusqu'à la villa. Je me glissai dans la propriété. Çà et là parmi les broussailles, on devinait des socles de statues impitoyablement jetées à bas. En approchant de la villa, je vis que l'une d'elles, l'effigie d'un ange purificateur, avait été abandonnée dans le bassin d'une fontaine qui dominait le jardin. La silhouette de marbre noirci lui-même comme un spectre sous la surface de l'eau qui débordait du bassin. La main de l'ange de feu émergeait ; un doigt accusateur, effilé comme une baïonnette, indiquait la porte principale.
Le battant de chêne sculpté était entrouvert. Je le poussai et fis quelque pas dans un hall caverneux dont les murs oscillaient sous la caresse de la flamme d'une bougie.
– J'ai cru que tu ne viendrais pas, dit Bea.
Sa silhouette se profilait dans un couloir obscur, découpée par la clarté blafarde d'une galerie qui s'ouvrait au fond. Elle était assise sur une chaise, contre le mur, la bougie à ses pieds.
– Ferme la porte, dit-elle sans se lever. La clef est dans la serrure.
J'obéis. La serrure grinça et un écho sépulcral lui répondit. J'entendis les pas de Bea derrière moi et la sentis frôler mes vêtements mouillés.
– Tu trembles. C'est de peur ou de froid ?
– Je n'ai pas encore décidé. Pourquoi sommes-nous ici ?
Elle sourit dans l'ombre et me prit la main.
– Tu ne sais pas ? Je croyais que tu aurais deviné...
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– C'est la maison Aldaya, voilà tout ce que je sais. Comment as-tu fait pour y entrer et comment savais-tu… ?
– Viens, nous allons allumer du feu pour te réchauffer.
Elle me guida le long du couloir jusqu'à la galerie qui donnait sur la cour intérieure. Dans le salon s'élevaient des colonnes de marbre et des murs nus du sol aux lambris du plafond crevassé. On devinait les marques de tableaux et de miroirs qui avaient jadis décoré les murs, de même que les traces de meubles sur le dallage de marbre. A un bout du salon, des bûches avaient été préparées dans la cheminée. Une pile de vieux journaux s'entassait à côté du tisonnier. L'air qui venait de la cheminée sentait le feu récent et le bois brûlé. Bea s'accroupit devant le foyer et plaça des journaux sous les bûches.
Elle gratta une allumette, et une couronne de flammes jaillit rapidement. Les mains de Bea disposaient les bûches avec habileté et expérience.
J'imaginais qu'elle méjugeait mort de curiosité et d'impatience, mais je décidai de me composer un air flegmatique destiné à montrer que, si elle voulait faire la mystérieuse avec moi, elle en serait pour ses frais. Elle arborait un sourire triomphant. Peut-être le tremblement de mes mains ne me rendait-il pas vraiment crédible.
– Tu viens souvent ici ? demandai-je.
– C'est la première fois. Ça t'intrigue ?
– Vaguement.
Elle s'agenouilla devant le feu et étala une couverture propre qu'elle sortit d'un sac en toile. La couverture sentait la lavande.
– Allons, viens t'asseoir devant le feu, je ne veux pas que tu attrapes une pneumonie par ma faute.
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La chaleur du foyer me rendit à la vie. Bea contemplait les flammes en silence, fascinée.
– Tu vas me dire le secret ? demandai-je enfin.
Bea soupira et alla s'asseoir sur une chaise. Je restais tout près du feu, regardant la vapeur s'échapper de mes vêtements comme une âme qui monte au ciel.
– Cette maison que tu appelles la villa Aldaya a en réalité un autre nom. Elle s'appelle « L'Ange de la brume », mais presque personne ne le sait. Cela fait quinze ans que le bureau de mon père essaie de vendre cette propriété sans y parvenir. L'autre jour, pendant que tu m'expliquais l'histoire de Julián Carax et de Penélope Aldaya, je n'ai pas fait le rapprochement. Puis le soir, à la maison, j'y ai repensé, et je me suis souvenue d'avoir entendu mon père parler de la famille Aldaya, et en particulier de cette maison. Hier, je suis allée à son bureau, et son secrétaire, Casasús, m'a raconté l'histoire de la villa.
Savais-tu que ce n'était pas, au départ, le domicile principal des Aldaya, mais une de leurs maisons d'été ?
Je fis signe que non.
– La vraie maison des Aldaya était un hôtel particulier qui a été démoli en 1925 pour faire place à un immeuble sis au coin des actuelles rues Bruch et Mallorca. Cet hôtel avait été dessiné par Puig i Cadafalch à la demande du grand-père de Penélope et de Jorge, Simon Aldaya, en 1896, alors qu'il n'y avait à cet endroit que des champs et des ruisseaux. Le fils aîné du patriarche Simón, Ricardo Aldaya, a acheté la villa dans les dernières années du XIXe siècle à un personnage extravagant et pour un prix dérisoire parce qu'elle avait mauvaise réputation. Casasûs m'a dit qu'elle était maudite et que les vendeurs eux-307
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mêmes n'osaient pas la faire visiter et prenaient le premier prétexte venu se défiler...
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Cette
après-midi-là,
tandis
que
je
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