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La police et les avocats de Jausà avaient classé le dossier, mais Jausà, l'émigré, était décidé à continuer. C'est alors qu'il rencontra M. Ricardo Aldaya, qui était déjà un industriel prospère, jouissant d'une réputation de don Juan et d'un tempérament léonin. Celui-ci lui proposa d'acheter la maison dans l'intention de la démolir et de la revendre à prix d'or, car la valeur du terrain dans cette zone montait à la vitesse du lait en ébullition.

Jausà n'accepta pas de vendre, mais invita Aldaya à visiter les lieux pour lui montrer ce qu'il appelait une expérience scientifique et spirituelle. Ce que vit Aldaya

à

l'intérieur

le

glaça.

Jausà

avait

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L’ombre du vent

complètement perdu la raison. Personne n'était entré dans la propriété depuis la fin de l'enquête. L'ombre noire du sang de Marisela couvrait toujours les murs.

Jausà avait fait appel à un inventeur et pionnier de la curiosité

technologique

de

l'époque,

le

cinématographe. Son nom était Fructúos Gelabert, et il avait accédé aux demandes de Jausà en échange de fonds pour construire des studios de cinéma dans le Vallès, certain que le XXe siècle verrait les images animées se substituer à la religion et à ses rites. Il semble que Jausà était convaincu que l’esprit de la négresse Marisela demeurait encore dans la maison.

Il affirmait percevoir sa présence, sa voix, son odeur et même sentir son contact dans l'obscurité. La domesticité, en entendant ces histoires, s'était enfuie au galop pour chercher les emplois exigeant moins de tension nerveuse dans la localité voisine de Sarriá, où ne manquaient ni les villas ni les familles incapables de remplir une cuvette d'eau ou de raccommoder des chaussettes.

Jausà était donc resté seul avec son obsession et ses fantômes invisibles. Il avait bientôt décidé que la solution consistait à surmonter cette invisibilité.

L'émigré avait eu l'occasion de voir à New York certains résultats de l'invention du cinématographe, et il partageait avec la défunte Marisela cette idée que la caméra vampirisait les âmes, celle du sujet filmé comme celle du spectateur. En suivant ce raisonnement, il avait chargé Fructúos Gelabert de tourner des centaines de mètres de pellicule dans les couloirs de « L'Ange de brume » à la recherche de signes et de visions de l'au-delà. Longtemps ces tentatives, malgré le prénom de l'opérateur, étaient restées infructueuses.

Tout avait changé quand Gelabert avait annoncé qu'il avait reçu de la fabrique de Thomas Edison à 313

Ville d'ombres

Menlo Park, New Jersey, un nouveau modèle de support sensible qui permettait de filmer des scènes avec un éclairage précaire, chose impossible jusque-là. Le procédé n'a jamais été élucidé, et l'on sait seulement qu'un aide du laboratoire de Gelabert avait répandu un vin mousseux de la famille des xérès originaire de Penedés dans le bac du révélateur, et que la réaction chimique avait fait apparaître des formes étranges sur la pellicule impressionnée.

C'était cette pellicule que Jausà voulait projeter à M.

Ricardo Aldaya, le soir où il l'invita dans la sinistre villa du 32 de l'avenue du Tibidabo.

En entendant cela, Aldaya supposa que Gelabert, craignant de voir disparaître les fonds que lui prodiguait Jausà, avait recouru à cette ruse byzantine pour entretenir l'intérêt de son patron.

Cependant Jausà ne doutait pas de la véracité de ses dires. Mieux, là où d'autres voyaient des formes et des ombres, il apercevait des âmes. Il jurait qu'il distinguait la silhouette de Marisela matérialisée sur un suaire, et qu'elle se transformait en loup et marchait debout. A la projection, Ricardo Aldaya ne vit que de grosses taches, affirmant en outre que tant la pellicule que l'opérateur empestaient le vin et divers spiritueux. Ce qui n'empêcha pas l'industriel, en bon homme d'affaires, de deviner tout le parti qu'il pourrait tirer de la situation. Un millionnaire fou, seul et obsédé par la capture d'ectoplasmes constituait une proie idéale. Il lui donna donc raison et l'encouragea à poursuivre son entreprise. Durant des semaines, Gelabert et ses hommes tournèrent des kilomètres de pellicule qui étaient ensuite révélés dans différents bacs avec des solutions chimiques additionnées d'Aromas de Montserrat, un vin rouge religieusement élevé dans la paroisse du Ninot et toutes sortes de caves de la région de Tarracón. Entre 314

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les projections, Jausà donnait des pouvoirs, signait des autorisations et confiait le contrôle de ses réserves financières à Ricardo Aldaya.

Jausà disparut au cours d'un orage, une nuit de novembre de la même année. Personne ne sut ce était devenu. Il semble qu'un accident se soit produit pendant la projection d'une bobine de la pellicule spéciale de Gelabert. M. Ricardo Aldaya chargea de dernier de récupérer ladite bobine et, après l'avoir visionnée, y mit personnellement le feu et suggéra au technicien de tout oublier en appuyant sa demande d'un chèque d'une indiscutable générosité. A ce moment-là, Aldaya était déjà propriétaire de la plupart des biens du disparu. Certains dirent que la défunte Marisela était revenue emporter celui-ci en enfer. D'autres prétendirent qu'un mendiant qui ressemblait beaucoup au millionnaire défunt avait été aperçu pendant plusieurs mois aux abords de la citadelle jusqu'à ce qu'une voiture noire, rideaux baissés, l'écrase en plein jour sans s'arrêter. Mais il était trop tard : la légende noire de la villa était établie et l'invasion de la musique nègre dans les salles de bal de la ville déjà irréversible.

Quelques mois plus tard, M. Ricardo Aldaya installa sa famille dans la maison de l'avenue du Tibidabo où, au bout de deux semaines, naquit la cadette du couple, Penélope. En l'honneur de cet événement, Aldaya rebaptisa la maison « Villa Penélope ». Mais cette nouvelle appellation n'eut pas de succès. La maison avait son caractère et restait imperméable à l'influence de ses nouveaux maîtres.

Les occupants se plaignaient de bruits et de coups sur les murs, la nuit, de subites odeurs de putréfaction et de courants d'air glacés qui semblaient circuler dans la maison comme des sentinelles errantes. La villa était un concentré des mystères. Elle avait un double 315

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sous-sol, avec une sorte de crypte au niveau inférieur et une chapelle au niveau supérieur, dominée par un grand christ en croix polychrome auquel les domestiques trouvaient une ressemblance inquiète avec Raspoutine, personnage très en vogue à époque.

Les livres de la bibliothèque étaient constamment dérangés, ou retournés. Au troisième étage, une chambre à coucher restait inhabitée à cause des taches d’humidité qui sourdaient des murs et semblaient composer des visages brouillés ; les fleurs y fanaient en quelques minutes et l’on y entendait constamment des mouches bourdonner sans qu'on puisse jamais les voir.