Les cuisinières assuraient que certaines denrées, le sucre par exemple, disparaissaient comme par magie de la réserve et que le lait se teintait de rouge à la première lune de chaque mois. On rencontrait des oiseaux morts devant la porte de certaines chambres, ou des petits rongeurs. D'autres fois, des objets disparaissaient, en particulier des parures et des boutons de vêtements rangés dans les armoires et les tiroirs. Il arrivait que les objets perdus se matérialisent comme par enchantement quelques mois plus tard dans un coin quelconque de la maison, ou enterrés dans le jardin. Mais en général on ne les retrouvait pas. Pour M. Ricardo, tout cela n'était qu'attrape-nigauds et enfantillages de gens trop riches. Il était convaincu qu'une bonne semaine de jeûne aurait guéri la famille de ses peurs. Cependant, il ne prenait pas les vols des bijoux de son épouse avec autant de philosophie. Plus de cinq bonnes furent renvoyées après la disparition de plusieurs joyaux du coffret de leur maîtresse, bien que toutes aient clamé leur innocence en pleurant à chaudes larmes. Les plus perspicaces pensaient plutôt que, sans chercher tant de mystère, cette situation était 316
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due à la déplorable habitude qu’avait M. Ricardo de se glisser à minuit dans les chambres des jeunes servantes à des fins ludiques et extraconjugales. Sur ce
chapitre,
sa
réputation
semblait
aussi
impressionnante que sa fortune, et beaucoup affirmaient que les bâtards qu'il semait derrière lui pourraient bientôt former un syndicat. Il est certain, en tout cas, que tout ne se limitait pas à la disparition de bijoux. Avec le temps, ce fut la joie de vivre de la famille qui s'évanouit.
La famille Aldaya ne fut jamais heureuse dans cette maison acquise grâce aux talents d'homme d'affaires peu scrupuleux de M. Ricardo. Mme Aldaya ne cessait de supplier son mari de vendre la propriété et de s'installer en ville, ou même de retourner dans l'hôtel particulier construit par Puig i Cadafalch pour le grand-père de Simón, patriarche du clan. Ricardo Aldaya refusait catégoriquement Il passait le plus clair de son temps en voyage ou dans les usines de la famille, et la maison ne lui posait aucun problème.
Une fois, le petit Jorge disparut pendant huit heures à l'intérieur même de la villa. Sa mère et les domestiques le cherchèrent désespérément, sans succès. Quand l’enfant fit sa réapparition, pâle et hébété, il dit qu'il avait passé tout ce temps dans la bibliothèque en compagnie de la mystérieuse dame noire qui lui avait montré de vieilles photos et lui avait dit que toutes les femmes de la famille devaient mourir dans cette maison pour expier les péchés des mâles. La mystérieuse dame avait même dévoilé au petit Jorge la date à laquelle mourrait sa mère : le 12
avril 1921. Inutile de préciser que l'on ne retrouva jamais la prétendue dame noire, même si, des années plus tard, à l'aube du 12 avril 1921, Mme Aldaya fut découverte sans vie sur le lit de sa chambre. Tous ses bijoux avaient disparu. En curant le puits de la cour, 317
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un domestique les y repêcha, avec une poupée qui avait appartenu à Penélope.
Une semaine après cet événement, M. Ricardo Aldaya décida de se débarrasser de la maison. A ce moment-là, son empire financier était déjà blessé à mort, et plus d'un insinuait que cette demeure maudite portait malheur à ses habitants. D'autres, plus prudents, se bornaient à prétendre qu'Aldaya n'avait jamais rien compris aux transformations du marché et qu'il n'avait réussi qu'une chose dans sa vie : ruiner l'entreprise érigée par le patriarche Simón. Ricardo Aldaya annonça qu'il quittait Barcelone pour s'installer avec sa famille en Argentine, où ses industries textiles étaient florissantes. Nombreux furent ceux qui assurèrent qu'il fuyait la faillite et le déshonneur.
En 1922, « L'Ange de brume » fut mis en vente à un prix dérisoire. Au début, beaucoup se montrèrent intéressés, mus autant par le goût du morbide que par la valeur croissante du quartier, mais aucun des acheteurs potentiels ne maintint son offre après avoir visité la maison. En 1923, la villa fut fermée. Le titre de propriété fut transféré à une société de gérance à laquelle Aldaya devait de l'argent, pour qu'elle s'occupe de sa vente, de sa démolition ou de toute autre solution qui se présenterait. Elle resta en vente durant des années, sans que la société parvienne à trouver un acheteur. Celle-ci, Botelli Llofré SARL, fit faillite en 1939 du fait de l'emprisonnement des deux titulaires sous des charges jamais tirées au clair et de leur décès tragique dans un accident au pénitencier de San Viçens en 1940. La société fut absorbée par un consortium financier de Madrid qui comptait parmi ses associés trois généraux, un banquier suisse et le président-directeur général, M. Aguilar, père de mon ami Tomás et de Bea. Malgré tous les efforts 318
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promotionnels, aucun des vendeurs de M. Aguilar ne réussit à placer la maison, même en l'offrant à un prix très au-dessous de sa valeur. Pendant plus de dix ans, personne n'entra dans la propriété.
– Jusqu'à aujourd'hui, dit Bea, avant de s'enfermer à nouveau dans un de ses silences.
Je devrais avec le temps m'habituer à ceux-ci, à la voir se réfugier très loin, le regard perdu et la voix en retrait.
– Je voulais te montrer cet endroit, tu comprends ? Je voulais te faire une surprise. En écoutant Casasús, je me suis dit que je devais t'y mener, parce que ça fait partie de ton histoire, celle de Carax et de Penélope. J'avais la clef du bureau de mon père. Personne ne sait que nous sommes ici.
C'est notre secret. Je souhaitais que nous le partagions. Et je me demandais si tu viendrais.
– Tu savais que oui.
Elle sourit en manière d’assentiment.
– Tu vois, je crois que rien n'arrive par hasard.
Qu’au fond les choses suivent un plan caché, même si ne nous le comprenons pas. De la même façon que tu as trouvé ce roman de Julián Carax dans le Cimetière des Livres Oubliés, ou que nous sommes ici, dans cette maison qui a appartenu aux Aldaya, tout fait partie de quelque chose que nous ne pouvons deviner, mais qui nous tient à sa merci.
Pendant que Bea parlait, ma main s'était déplacée maladroitement le long de sa cheville et remontait vers son genou. Elle l'observa comme s'il s'agissait d'un insecte. Je me demandai ce qu'aurait fait Fermín en cet instant. Où était sa science quand j'en avais le plus besoin ?
– Tomás dit que tu n'as jamais eu d'amie, dit Bea, comme si cela expliquait tout.
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Je retirai ma main et baissai les yeux, interdit.
J'eus l'impression que Bea souriait, mais je préférai ne pas m'en assurer.
– Pour un taciturne, ton frère semble être un sacré bavard. Que disent encore de moi les Actualités ?
Elles disent que tu as été amoureux d'une file plus âgée que toi pendant des années et que cette expérience t'a blessé au cœur.
– Tout ce qui a été blessé dans cette histoire ce sont mes lèvres et mon amour-propre.