Выбрать главу

– Tomás m'a dit que tu n'es plus sorti avec aucune fille parce que tu les compares toutes à elle.

Le bon Tomás et ses coups en douce !

– Son nom est Clara, précisai-je.

– Je sais. Clara Barceló.

– Tu la connais ?

– Tout le monde connaît une Clara Barceló. Le nom ne compte pas.

Nous restâmes un moment silencieux, en regardant le feu crépiter.

– Hier soir, après t'avoir quitté, j'ai écrit une lettre à Pablo, dit Bea.

J'avalai ma salive.

– A ton fiancé l'aspirant ? Pourquoi ?

Bea sortit une lettre de son chemisier et me la montra. L'enveloppe était fermée et timbrée.

– Je lui dis que je veux qu'on se marie très vite, dans un mois si possible, et qu'on quitte Barcelone pour toujours.

J'affrontai son regard impénétrable, presque en tremblant.

– Pourquoi me racontes-tu ça ?

– Parce que je veux que tu me dises si je dois ou non l'envoyer. C'est pour ça que je t'ai fait venir, Daniel.

320

L’ombre du vent

J'observai la lettre qu'elle agitait comme un cornet à dés.

– Regarde-moi, dit Bea.

Je levai les yeux et soutins son regard. Elle baissa le sien et partit à l’autre bout de la galerie. Une porte conduisait à la balustrade de marbre donnant sur la cour. Je vis sa silhouette prête à se fondre dans la pluie. Je la rejoignis, l'arrêtai et lui arrachai la lettre des mains. La pluie lui fouettait le visage, balayant ses larmes et sa rage. Je lui fis regagner l’intérieur de la villa et l’entraînai devant la chaleur du foyer. Elle fuyait mon regard. Je pris l'enveloppe et la jetai dans les flammes. Nous contemplâmes la lettre qui se fendillait dans les braises, et les pages qui s'évaporaient en volutes de fumée bleue, une à une.

Bea s'agenouilla près de moi, des larmes dans les yeux. Je la serrai dans les bras et sentis son haleine dans mon cou.

– Ne m'abandonne pas, Daniel, murmura-t-elle.

L'homme le plus sage que j'aie jamais connu, Fermín Romero de Torres, m'avait expliqué un jour qu'il n'existait pas dans la vie d'expérience comparable à celle de la première fois où l'on déshabille une femme. Dans sa sagesse, il ne m'avait pas menti, mais il ne m'avait pas dit non plus toute la vérité. Il ne m'avait rien dit de cet étrange tremblement des mains qui transformait chaque bouton, chaque fermeture, en travail de titan. Il ne m'avait rien dit de la magie de la chair pâle et frémissante, du premier frôlement des lèvres, ni du mirage qui semblait flamber dans chaque pore de la peau. Il ne m'avait rien mentionné de tout cela, parce qu'il savait qu'en le faisant il parlerait un langage de secrets qui, à peine dévoilés, s'enfuiraient à tout jamais. Mille fois j'ai voulu retrouver cette première après-midi avec Bea dans la villa de l'avenue du 321

Ville d'ombres

Tibidabo où la rumeur de la pluie effaçait le monde.

Mille fois j'ai voulu revenir en arrière et me perdre dans un souvenir dont je peux tout juste sauver une image dérobée à la lueur des flammes. Bea, nue et luisante de pluie, allongée devant le feu, m'offrant un regard qui m’a poursuivi toute ma vie. Je me penchai sur elle et parcourus son ventre du bout des doigts.

Bea ferma les yeux et me sourit, sûre et forte.

– Fais-moi ce que tu veux, Daniel, murmura-telle.

J'avais dix-sept ans et la vie à fleur de lèvres.

16

La nuit était tombée quand nous quittâmes la villa enveloppés d'ombres bleues. L'orage avait laissé un souffle de bruine froide. Je voulus rendre la clef à Bea mais, d'un regard, elle me signifia de la garder.

Nous descendîmes jusqu'au cours San Gervasio dans l'espoir de trouver un taxi ou un autobus. Nous marchions en silence, nous tenant par la main sans nous regarder.

– Je ne pourrai pas te revoir avant mardi, dit Bea d'une voix mal assurée, comme si, soudain, elle doutait de mon désir d'être de nouveau près d'elle

– Je t'attendrai au même endroit, dis-je.

322

L’ombre du vent

Je tins pour acquis que toutes mes rencontres avec Bea auraient lieu entre les murs de cette vieille demeure, que le reste de la ville ne nous appartenait pas. Il me sembla même que sa main dans la mienne devenait moins ferme, que sa force et sa chaleur diminuaient à chaque pas. En arrivant sur le cours, nous constatâmes que les rues étaient pratiquement désertes.

– Nous ne trouverons rien ici, dit Bea. Il vaut mieux descendre la me Balmes.

Nous prîmes la rue Balmes en marchant sous les arbres pour éviter la pluie fine et, peut-être, ne pas avoir à nous regarder. Il me sembla que Bea hâtait par moments le pas et qu'elle se détachait presque de moi. Je crus même un instant que, si je lâchais sa main, elle allait se mettre A courir. Mon imagination, pleine encore du contact et du goût de son corps, brûlait du désir de la faire asseoir sur un banc, de l'embrasser, de lui réciter la litanie des fadaises qui auraient fait mourir de rire n’importe qui d’autre que moi. Mais Bea était absente. Quelque chose chose la rongeait, et tout en elle criait silencieusement.

– Qu'est-ce qu'il y a ? murmurai-je.

Elle m'adressa un sourire las où se lisaient la peur et la solitude. Je me vis alors dans ses yeux : un garçon transparent qui croyait avoir conquis le monde en une heure et qui ne savait pas encore qu'il pouvait le perdre en une minute. Je continuai de marcher, sans attendre de réponse. Me réveillant enfin. Bientôt, on entendit le grondement de la circulation et l'air sembla s'embraser comme une bulle de gaz à la chaleur des réverbères et des feux de croisement qui me firent penser à une muraille invisible.

– Il vaut mieux que nous nous quittions ici, dit Bea, en libérant sa main.

323

Ville d'ombres

On apercevait les lumières d'une station de taxis au coin de la rue, comme une file de vers luisants.

– Comme tu voudras.

Bea se pencha et posa un baiser léger sur ma joue. Ses cheveux sentaient la cire.

– Bea, commençai-je, presque sans voix, je t’aime.

D'un signe elle me fit taire, scellant mes lèvres de la main, comme si mes paroles la blessaient.

– Mardi a six heures, d’accord ? demanda-t-elle.

J'acquiesçai de nouveau. Je la vis partir et s'engouffrer dans un taxi, presque une inconnue. Un des chauffeurs, qui avait suivi notre échange d'un œil de juge de ligne, m'observait avec curiosité.

– Alors ? On rentre à la maison, chef ?

Je montai dans le taxi sans réfléchir. Les yeux du chauffeur m'examinaient dans le rétroviseur. Les miens perdaient de vue la voiture qui emportait Bea, deux points lumineux s'enfonçant dans un gouffre obscur.

Je ne parvins pas à trouver le sommeil jusqu'à ce que l'aube répande cent tonalités de gris sur la fenêtre de ma chambre. Je fus réveillé par Fermín qui, posté sur la place de l'église, lançait des petits cailloux sur mes volets. Fermín affichait son insupportable enthousiasme des lundis matin. Nous enlevâmes les grilles et accrochâmes l'écriteau OUVERT.

– Vous avez de sacrés cernes sous les yeux, Daniel. On pourrait y construire une maison. Sûr que vous avez décroché la timbale.

J'allai dans l'arrière-boutique, endossai ma blouse bleue et lui tendis la sienne, ou plutôt la lui 324