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– Les Dames du Dernier Supplice, ou une incongruité morbide de ce genre, dit Fermín. L'ennui, c'est qu'elles veillent jalousement sur le secret de leurs activités (par mauvaise conscience, j'imagine), ce qui nous oblige à inventer un subterfuge pour nous glisser à l'intérieur.

De nos jours, les pensionnaires de l'asile étaient recrutés dans les rangs des vieillards moribonds abandonnés, déments, indigents, voire déséquilibrés qui hantaient les bas-fonds pléthoriques de Barcelone. Fort heureusement pour eux, une fois admis, la plupart ne faisaient pas de vieux os : l'état des locaux et l'environnement n'invitaient pas à la longévité. Selon Fermín, les défunts étaient enlevés peu avant l'aube et accomplissaient leur dernier voyage à la fosse commune dans un chariot, don d'une entreprise d'Hospitalet de Llobregat spécialisée dans les produits de boucherie-charcuterie de réputation douteuse qui, quelques années plus tard devait être impliquée dans un sombre scandale.

– Tout cela sort de votre imagination, protestai-je, accablé par ce tableau dantesque.

– Mes facultés inventives ne vont pas jusque-là, Daniel. Attendez et vous verrez. J'ai visité la maison en de tristes circonstances il y a dizaine d'années, et je peux vous dire qu'elle paraissait avoir eu votre ami 329

Ville d'ombres

Julián Carax pour décorateur. Dommage que nous ne nous soyons pas munis de feuilles de laurier pour atténuer les parfums qui s'en dégagent Mais nous allons avoir assez de travail comme ça pour obtenir qu’on nous laisse entrer.

Méditant ces inquiétantes perspectives, nous abordâmes la rue Moncada qui, à cette heure-là, n’était déjà plus qu'un passage ténébreux bordé d'antiques demeures transformées en entrepôts et en ateliers. La litanie des cloches de Santa María del Mar scandait l’écho de nos pas. Bientôt, des effluves amers et pénétrants s’infiltrèrent dans le vent froid de l’hiver.

– Quelle est cette odeur ?

– Nous sommes arrivés, annonça Fermín.

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Nous franchîmes un portail en bois pourri et débouchâmes dans une cour éclairée de lampes à gaz qui projetaient des taches sur des gargouilles et des anges de pierre rongée aux traits décomposés. Des marches conduisaient au premier étage, où un rectangle de clarté vaporeuse dessinait l'entrée principale de l'asile. La lumière qui émanait de cette ouverture teintait d'ocre le brouillard de miasmes qui s'échappait de l'intérieur. Une silhouette anguleuse et rapace nous observait de sous le porche. On pouvait 330

L’ombre du vent

distinguer dans la pénombre son regard perçant, de la même couleur que l'habit Elle portait un seau en bois qui fumait et répandait une puanteur indescriptible.

Je-vous-salue-Marie-pleine-de-grâce-le-Seigneur-est-avec-vous !

clama

Fermín

avec

enthousiasme et sans reprendre son souffle.

– Et la caisse, où est-elle ? répliqua d'en haut une voix de rogomme.

– Quelle caisse ? répondîmes-nous à l'unisson.

– Vous n'êtes pas des pompes funèbres ?

s'enquit la bonne sœur d'un ton las.

Je me demandai si c'était un commentaire sur notre aspect ou s'il s'agissait seulement d'une question innocente. Le visage de Fermín s'illumina devant cette chance providentielle.

– La caisse est dans la fourgonnette. Nous voulions d'abord reconnaître le client. Simple problème technique.

Je sentis monter une nausée.

– Je croyais que M. Collbató viendrait lui-même, dit la sœur.

– M. Collbató vous prie de l'excuser, mais il a dû exécuter un embaumement de dernière minute très compliqué : un hercule de foire.

– Vous travaillez avec M. Collbató aux pompes funèbres ?

– Nous sommes respectivement son bras droit et son bras gauche. Wilfredo Velludo pour vous servir, et je vous présente mon apprenti, le jeune Sansón Carrasco.

– Enchanté, complétai-je.

La bonne sœur procéda à une inspection sommaire de nos personnes et acquiesça, indifférente à la paire d'épouvantails à moineaux qui se reflétait dans ses yeux.

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Ville d'ombres

– Bienvenue à Santa Lucia. Je suis sœur Hortensia, c'est moi qui ai appelé. Suivez-moi.

Nous suivîmes sœur Hortensia sans desserrer les dents le long d'un corridor caverneux dont l'odeur me rappela les tunnels du métro. Il était flanqué de cadres sans portes par lesquels on devinait des salles éclairées de bougies, occupées par des rangées de lits disposés contre les murs et surmontés de moustiquaires qui ondulaient comme des suaires. On entendait des gémissements venant de formes allongées derrière les rideaux.

– Par ici, indiqua sœur Hortensia qui nous précédait de quelques mètres.

Nous pénétrâmes sous une large voûte, et je n'eus pas de grands efforts à faire pour admettre que le décor du Tenebrarium était bien tel que me l'avait décrit Fermín. La pénombre voilait ce qui, à première vue, me parut être une collection de figures de cire, assises ou abandonnées dans des coins, avec des yeux morts et vitreux qui luisaient comme des monnaies de cuivre à la lueur des bougies. Je pensai qu'il s'agissait peut-être de mannequins ou de débris du vieux musée. Puis je m'aperçus qu'elles bougeaient, mais très lentement et en silence. Elles n'avaient ni âge ni sexe discernables. Leurs loques étaient couleur de cendre.

– M. Collbató nous a dit de ne toucher à rien et de ne pas nettoyer, précisa sœur Hortensia, comme si elle tenait à s'excuser. Nous nous sommes bornées à mettre le pauvre dans une caisse, parce qu'il commençait à couler, mais c'est tout.

– Vous avez bien fait. On ne prend jamais assez de précautions, la rassura Fermín.

Je lui lançai un regard désespéré. Il l'ignora sereinement, en me faisant comprendre que je devais le laisser maître de la situation. Sœur Hortensia nous 332

L’ombre du vent

conduisit dans ce qui semblait être une cellule sans ventilation ni lumière au fond d'un étroit couloir. Elle prit une lampe à gaz accrochée au mur et nous la tendit.

– Vous en avez pour longtemps ? J'ai à faire.

– Ne vous mettez pas en retard à cause de nous.

Allez-y, nous nous en occupons. Soyez sans inquiétude.

– Bien. Au cas où vous auriez besoin de moi, je serai au sous-sol, dans la galerie des grabataires. Si ce n'est pas trop vous demander, sortez-le par-derrière.

Que les autres pensionnaires ne le voient pas. C'est mauvais pour leur moral.

– Nous nous chargeons de tout, dis-je d'une voix éteinte.

Un instant, sœur Hortensia me dévisagea avec une vague curiosité. En l'observant de près, je me rendis compte que c'était une femme âgée, presque une vieillarde. Peu d'années la séparaient de ses locataires.

– Dites-moi, il n'est pas un peu jeune pour ce travail, votre apprenti ?

– Les réalités de la vie ne connaissent pas d'âge, ma sœur, assura Fermín.

La sœur hocha la tête avec un doux sourire. Il n'y avait pas de méfiance dans ce regard, seulement de la tristesse.