– Tout de même... murmura-t-elle.
Elle s'éloigna dans l'obscurité, portant toujours son seau et traînant son ombre comme un voile nuptial. Fermín me poussa à l'intérieur de la cellule.
C'était un réduit misérable, une grotte aux murs suintants d'humidité. Des chaînes terminées par des crochets pendaient du plafond, et un trou d'écoulement grillagé s'ouvrait dans le sol disjoint. Au centre, une caisse d'emballage industriel en 333
Ville d'ombres
contreplaqué reposait sur une table de marbre grisâtre. Fermín leva la lampe et nous discernâmes la silhouette du défunt enfouie dans la paille de la garniture. Une figure de parchemin, impassible, burinée et sans vie. La peau boursouflée était cramoisie. Les yeux, blancs comme des coquilles d'œuf cassées, étaient ouverts.
Mon estomac se souleva et je détournai la vue.
– Et maintenant, au travail, décréta Fermín.
– Vous êtes fou ?
– Je veux dire que nous devons trouver la dénommée Jacinta avant que notre ruse ne soit mise au jour.
– Et comment ?
– Comment ? En posant des questions.
Nous inspectâmes le corridor pour nous assurer que sœur Hortensia avait disparu. Puis, sans bruit, nous nous faufilâmes jusqu'à la salle par où nous étions
venus.
Les
formes
misérables
nous
observaient, avec des regards qui allaient de la curiosité à la peur et, parfois, l'envie.
– Faites attention car certains, s'ils pouvaient sucer votre sang pour retrouver leur jeunesse, se jetteraient sur votre cou, dit Fermín. L'âge fait qu'ils ont tous l'air doux comme des agneaux, mais les salopards sont aussi nombreux ici que dehors, voire plus. Parce que ceux-là font partie du lot qui a duré et enterré les autres. Ne vous apitoyez pas. Allez, commencez par ceux du bout, ils n'ont pas l'air d'avoir de dents pour mordre.
Si ces paroles avaient pour objet de me donner du courage, elles échouèrent lamentablement.
J'observai le groupe de déchets humains qui gisaient là et leur souris. Leur simple vue me suggéra que l'on pourrait s'en servir pour faire la propagande du vide moral de l'univers et de la brutalité mécanique avec 334
L’ombre du vent
laquelle celui-ci détruisait les pièces devenues inutiles. Fermín parut lire ces pensées profondes, car il hocha gravement la tête.
– Mère Nature est une grande putain, voilà la triste vérité, dit-il. Hardi, et sus au taureau !
Ma première tournée d'interrogatoires ne m'apporta
que
regards
vides,
gémissements,
éructations et jurons de la part de tous ceux que je questionnai sur l'endroit où se trouvait Jacinta Coronado. Quinze minutes plus tard, je baissai pavillon et allai retrouver Fermín pour vérifier s'il avait eu plus de chance. Le découragement s'était emparé de lui.
–
Comment
allons-nous
trouver
Jacinta
Coronado dans cette tanière ?
– Je ne sais pas. Ils sont complètement gâteux.
J'ai essayé le coup des Sugus, mais ils les prennent pour des suppositoires.
– Et si nous demandions à sœur Hortensia ?
Nous lui dirons la vérité, voilà tout.
– La vérité, on ne la dit qu'en dernier recours, Daniel, et encore moins quand on s'adresse à une bonne sœur. Nous n'avons pas tiré nos dernières cartouches. Regardez ceux-là, ils ont l'air très éveillés.
Ça doit être des malins. Allez les interroger.
– Et vous, pendant ce temps ?
– Moi, je surveillerai l'arrière-garde, au cas où le pingouin reviendrait. Exécution !
Sans guère d'espoir de réussite, je me dirigeai vers le groupe de pensionnaires qui occupait le coin de la salle.
– Bonsoir, leur dis-je, en comprenant l'absurdité de mon salut, car il n'y avait chez eux ni matin ni soir, ni jour ni nuit. Je cherche Mme Jacinta Coronado.
Co-ro-na-do. Est-ce que l'un de vous la connaît ou peut me dire où la trouver ?
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Ville d'ombres
Face à moi, quatre regards avides. Ils donnent encore signe de vie, pensai-je. Tout n'est peut-être pas perdu. J'insistai :
– Jacinta Coronado ?
Les quatre pensionnaires échangèrent des coups d'oeil. L'un d'eux, bouffi et sans un poil visible sur le corps, semblait être le chef. Son visage et sa corpulence, à la lumière de ce terrarium scatologique, me firent penser à un Néron heureux jouant de la harpe pendant que Rome s'effondrait à ses pieds.
Pétri de majesté, l'empereur me sourit d'un air farceur. Je lui rendis son sourire, rempli d'espoir.
L'intéressé me fît signe d'approcher, comme s'il voulait me parler à l'oreille. J'hésitai, mais obtempérai,
– Pouvez-vous me dire où trouver Mme Jacinta Coronado ? demandai-je une dernière fois.
Je collai mon oreille contre les lèvres du pensionnaire, et je pus sentir son odeur fétide et chaude sur ma peau. Je crus qu'il allait me mordre mais, sans crier gare, il lâcha un vent d'une puissance formidable. Ses compagnons éclatèrent de rire et battirent des mains. Je reculai de quelques pas, mais l'odeur de la flatulence m'avait déjà atteint sans remède. C'est alors que j'avisai près de moi vieillard ratatiné sur lui-même, doté d'une barbe de prophète, d'un crâne dégarni et d'un regard de feu, qui s'appuyait sur un bâton et les contemplait avec mépris.
– Vous perdez votre temps, jeune homme.
Juanito ne sait que lâcher des pets, et eux, tout ce qu'ils savent faire, c'est en rire et les inhaler. Comme vous voyez, ici, la structure sociale n'est pas. très différente de celle du monde extérieur.
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L’ombre du vent
Le vieux philosophe parlait d'une voix grave avec une diction parfaite. Il me regarda de bas en me jaugeant.
– J'ai cru entendre que vous cherchiez Jacinta ?
J'acquiesçai, interloqué par cette apparition d'une vie intelligente au milieu d'un tel antre d'horreurs.
– Et pourquoi la cherchez-vous ?
– Je suis son petit-fils.
– Et moi le marquis de Matoimel. Un fichu menteur, voilà ce que vous êtes. Dites-moi pourquoi, ou je fais l'idiot. Ici, c'est facile. Et si vous pensez continuer à interroger un à un ces misérables, vous ne tarderez pas à en être convaincu.
Juanito et sa cour d'amateurs d'odeurs suaves riaient toujours comme des bossus. Le soliste exécuta alors un bis, plus amorti et plus prolongé que le morceau précèdent, en forme de sifflement qui évoquait un pneu qui se dégonfle et démontrait clairement que Juanito possédait un contrôle de son sphincter proche de la virtuosité. Je me rendis à l'évidence.
– Vous avez raison. Je ne suis pas de la famille de Mme Jacinta Coronado, mais j'ai besoin de lui parler, il s'agit d'une affaire d'une extrême importance.
Le vieillard se rapprocha de moi. Il avait un sourire félin d'enfant gâté, et la ruse brillait dans ses yeux.
– Vous pouvez m'aider ? le suppliai-je.
– Oui, mais à condition que vous m'aidiez, vous aussi.
– Si c'est dans mes possibilités, j'en serai heureux. Voulez-vous que je fasse parvenir un message à votre famille ?
Le vieil homme éclata d'un rire amer.
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Ville d'ombres
– Ma famille ? C'est elle qui m'a relégué dans ce trou. Un sacré nid de sangsues, capables de vous voler jusqu'à vos chaussettes avant même qu'elles aient refroidi. Ceux-là, que l'enfer ou la mairie s'en chargent. Je les ai suffisamment supportés et entretenus pendant des années. Non, ce que je veux, c'est une femme.