– Pardon ?
Le vieillard me regarda avec impatience.
– Votre âge tendre n'excuse pas votre lenteur d'esprit, jeune homme. Une femme, une femelle pouliche de bonne race. Jeune, bien sûr, moins de cinquante-cinq ans, et saine, sans escarres ni rien de bousillé.
– Je ne suis pas sûr de comprendre...
– Vous comprenez parfaitement. Avant de partir pour l'autre monde, je veux m'envoyer une femme qui ait toutes ses dents et ne se pisse pas dessus. Ça m'est égal qu'elle ne soit pas une beauté ; je suis à demi aveugle et, à mon âge, n'importe quelle garce est une Vénus, pourvu qu'elle ait ce qu'il faut là où il faut. Me suis-je bien expliqué ?
– Comme un livre ouvert. Mais je ne vois pas comment je vais vous trouver une femme...
– Quand j'avais votre âge, il existait une institution, dans le secteur des services, qui s'appelait les dames de petite vertu. Je sais que le monde change, mais jamais pour les choses essentielles.
Trouvez-m'en une, bien gironde et bien chaude, et nous ferons affaire. Et si vous vous posez des questions sur ma capacité à honorer une dame, sachez que je me contente de lui caresser l’arrière-train et de lui soupeser les protubérances. Ce sont les avantages de l'expérience.
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– Le côté technique ne me regarde pas, mais je ne peux pas vous amener une femme comme ça, tout de go.
– Je suis peut-être un vieux cochon, mais je ne suis pas un imbécile. Je le sais très bien, et il me suffit d'avoir votre promesse.
– Et si je vous répondais oui uniquement pour que vous me disiez où est Jacinta Coronado ?
Le petit vieux eut un sourire roublard.
– Donnez-moi votre parole, et laissez les problèmes de conscience pour moi.
Je regardai autour de moi. Juanito enchaînait la deuxième partie de son récital. Chez tous, la vie était en train de s'éteindre.
Dans ce purgatoire, la requête de ce grand-père libidineux était l'unique recours qui me parut avoir un sens.
– Je vous donne ma parole de faire mon possible.
Un sourire fendit d'une oreille à l'autre le visage du vieillard. Je comptai trois dents.
– Blonde, même si elle est oxygénée. Avec une bonne paire de nichons et une voix bien salope, si vous pouvez, vu que de tous les sens, c'est l'ouïe que j'ai le mieux conservée.
– Je verrai ce que je peux faire. En attendant, dites-moi où trouver Jacinta Coronado.
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– Qu'avez-vous promis à ce Mathusalem ?
– Vous avez entendu.
– J'espère que vous n'étiez pas sérieux.
– Je ne mens pas à un grand-père sur son lit de mort, même s'il frétille encore comme un gardon.
– C'est tout à votre honneur, Daniel, mais comment pensez-vous introduire une femme dans cette sainte demeure ?
– En payant le triple, je suppose. Pour ces détails là, vous êtes plus compétent que moi.
Résigné, Fermín haussa les épaules.
– Enfin, un pacte est un pacte. Nous trouverons bien un moyen. En tout cas, la prochaine fois que vous aurez à mener une négociation de cette nature, laissez-moi m'occuper.
– Accordé.
Exactement comme me l'avait indiqué le vieux paillard, nous trouvâmes Jacinta Coronado dans une mansarde à laquelle on ne pouvait accéder que par un escalier partant du troisième étage. Selon le grand-père luxurieux, le dernier étage était le refuge des rares pensionnaires que la Parque n'avait pas eu la décence de priver de raison, état qui, d'ailleurs, ne se prolongeait guère. On disait que cette aile secrète 340
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avait hébergé en son temps les appartements de Baltasar Deulofeu, alias Laszlo de Vicherny, et qu'il présidait de là aux activités du Tenebrarium tout en cultivant les arts amoureux récemment importés d'Orient, dans les vapeurs et les huiles parfumées. De toute cette douteuse splendeur ne subsistaient que les vapeurs et les parfums, encore que d'un autre genre.
Jacinta Coronado, enveloppée dans une couverture, était prostrée sur une chaise en osier.
– Madame Coronado ? demandai-je en haussant la voix, craignant que la pauvre ne soit sourde, gâteuse, ou les deux à la fois.
La vieille m'examina posément et sans sortir de sa réserve. Son regard était brouillé, et seules quelques mèches de cheveux blanchâtres lui couvraient le crâne, Je vis qu'elle m'observait avec étonnement, comme si elle m'avait déjà vu et ne se rappelait pas où. J'eus peur que Fermín ne s'empresse de me présenter comme le fils de Carax ou ne se livre à quelque autre incongruité du même genre, mais il se borna à s'agenouiller devant elle et à prendre sa main fanée qui tremblait,
– Jacinta, je suis Fermín, et ce gentil garçon qui avec moi est mon ami Daniel. Nous sommes envoyés par votre ami le père Fernando qui n'a pu venir parce qu'il a douze messes à dire, et vous savez le temps que ça prend de lire le commun des saints, mais il vous envoie tous ses meilleurs souvenus. Comment allez-vous ?
La vieille sourit doucement à Fermín. Mon ami lui caressa la figure et le front La vieille goûtait la caresse comme un chat de salon. Je sentis ma gorge se serrer.
– Quelle question idiote, n'est-ce pas ?
poursuivit Fermín. Ce que vous aimeriez, c'est être 341
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dehors et danser le chotis. Parce que vous avez une taille de danseuse, tout le monde doit vous le répéter.
Je ne l'avais jamais vu traiter personne avec une telle délicatesse, pas même Bernarda. Ses paroles n'étaient que de simples flatteries, mais le ton et l'expression de son visage étaient sincères.
– Quelles jolies choses vous dites, murmura-telle d'une voix éteinte à force de n'avoir personne à qui parler ou de n'avoir rien à dire.
– Beaucoup moins jolies que vous, Jacinta. Vous croyez que nous pourrions vous poser quelques questions ? Vous savez, comme dans les concours de la radio ?
Pour toute réponse, la vieille battit des paupières.
– Je prends ça pour un oui. Vous vous souvenez de Penélope, Jacinta ? Penélope Aldaya ? C'est sur elle que nous aimerions vous interroger.
Le regard de Jacinta s'éclaira subitement
– Ma petite fille, dit-elle, et nous crûmes qu'elle allait éclater en sanglots.
– Oui. Vous vous en souvenez, n'est-ce pas ?
Nous sommes des amis de Julián. Julián Carax. Celui qui racontait des histoires de fantômes, vous vous en souvenez aussi ?
Les yeux de la vieille brillaient, comme si les paroles de Fermín et sa main sur sa peau lui rendaient la vie pour quelques instants.
– Le père Fernando du collège San Gabriel nous a dit que vous aimiez beaucoup Penélope. Lui aussi vous aime beaucoup, et il pense tous les jours à vous, vous savez ? S'il ne vient pas plus souvent, c'est parce que le nouvel évêque ne lui laisse pas une minute, il le bombarde de messes qui le laissent aphone.
– Vous mangez bien ? demanda soudain la vieille avec inquiétude.
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