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L’ombre du vent

montagnes et une mer de lumière, une ville où s'élevaient des édifices comme il en existe seulement dans les songes. Après coup, Jacinta ne put dire si la visite de Zacarías avait été encore un de ses rêves ou si l'ange était vraiment venu à elle dans la cathédrale de Tolède, avec son chat et ses ongles écarlates tout droit sortis de chez la manucure. Mais elle ne douta pas un instant de la véracité de ses prédictions. Le soir même, elle consulta le diacre de la paroisse, un homme cultivé qui avait vu le monde (on disait qu'il était allé jusqu'à Andorre et baragouinait le basque). Le diacre qui prétendit ne pas avoir entendu parler d'un ange Zacarías parmi les légions ailées du ciel, écouta attentivement la vision de Jacinta. Après en avoir bien pesé les termes et s'être arrêté à la description d'une sorte de cathédrale qui, selon les mots de la visionnaire, ressemblait à un grand peigne de mantille en chocolat fondu, cet homme expérimenté lui dit :

« Jacinta, ce que tu as vu est Barcelone, la grande magicienne, et le temple expiatoire de la Sagrada Familia... »Deux semaines plus tard, armée d'un ballot, d'un missel et de son premier sourire depuis cinq ans, Jacinta partit pour Barcelone, convaincue que la description donnée par l'ange viendrait réalité.

Des mois de dures vicissitudes devaient s'écouler avant que Jacinta trouve enfin un emploi stable dans des ateliers d'Aldaya & fils, près de l'ancienne Exposition universelle de la Citadelle. La Barcelone de ses rêves s'était transformée en une ville hostile et ténébreuse, faite de riches demeures fermées et d'usines qui soufflaient une haleine de brume imprégnant la peau de charbon et de soufre.

Jacinta sut dès le premier jour que cette ville était une femme, vaniteuse et cruelle ; apprit à la 347

Ville d'ombres

craindre et à ne jamais la regarder dans les yeux.

Elle vivait seule dans une pension du quartier de la Ribera, où son salaire lui permettait à peine de payer une chambre misérable, sans fenêtre et sans autre lumière que celle des cierges qu'elle dérobait dans la cathédrale et laissait allumés toute la nuit pour tenir à distance les rats qui avaient grignoté les oreilles et les doigts du bébé de Ramoneta, une prostituée occupant la chambre voisine, seule amie qu'elle avait réussi à se faire en onze mois. Cet hiver-là, il plut presque tous les jours, une pluie noire, chargée de suie et d'arsenic. Bientôt, Jacinta commença de craindre que Zacarías ne l'ait trompée, qu'elle ne soit venue dans cette ville que pour y mourir de froid, de misère et d'oubli.

Décidée à survivre, Jacinta se rendait chaque matin à l'atelier avant le lever du soleil et n'en repartait qu'à la nuit tombée. C'est là qu'elle rencontra par hasard M. Ricardo Aldaya, qui s'occupait de la fille d'un contremaître frappée de consomption. En voyant le dévouement et la douceur dont cette jeune femme faisait preuve, il décida de l'emmener chez lui pour prendre soin de sa femme, laquelle était enceinte de l'enfant devait qui être leur premier-né. Ses prières avaient été entendues. Cette nuit-là, Jacinta vit de nouveau Zacarías en rêve.

L'ange n'était plus vêtu de noir, Il était nu, et des écailles recouvraient sa peau. Il n'était plus accompagné de son chat, mais d'un serpent blanc enroulé autour de son torse. Ses cheveux avaient poussé et lui descendaient à la ceinture, et son sourire, le sourire de caramel qui lui avait donné un baiser dans la cathédrale de Tolède, laissait voir des dents triangulaires et serrées comme celles qu'elle avait vues chez certains poissons de haute mer battant de la queue dans la halle aux marées. Des 348

L’ombre du vent

années plus tard, la jeune femme devait décrire cette vision à un Julián Carax de dix-huit ans, en se souvenant que le soir même du jour où elle avait quitté la pension de la Ribera pour s'installer dans l'hôtel particulier des Aldaya, elle avait appris que son amie Ramoneta avait été assassinée à coups de couteau devant l'entrée et que son bébé était mort de froid dans les bras du cadavre. En apprenante nouvelle, les locataires de la pension s'étaient précipités pour se disputer les quelques affaires laissées par la défunte, avec force cris, coups de poing et de griffes. La seule chose qu'ils négligèrent était ce qui avait constitué son trésor le plus précieux : un livre. Jacinta le reconnut, car souvent, la nuit, Ramoneta lui demandait de lui en lire une ou deux pages. Ramoneta n’avait jamais appris à lire.