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Quatre mois plus tard naissait Jorge Aldaya, et bien que Jacinta lui donnât toute la tendresse que ne sut jamais lui accorder la mère, une dame éthérée qui lui semblait toujours prise au piège de sa propre image dans le miroir, la nounou comprit que ce n'était pas là l'enfant que Zacarías lui avait promis.

Ces années-là, Jacinta dit adieu à sa jeunesse et se mua en une autre femme qui ne gardait de la précédente que le nom et le visage. La Jacinta d'autrefois était restée dans la pension du quartier de la Ribera, morte comme Ramoneta. Elle vivait désormais à l'ombre de la splendeur des Aldaya, loin de cette ville sinistre qu'elle avait appris à tant haïr et dans laquelle elle ne s'aventurait même pas lors de son jour libre, une fois par mois. Elle apprit à exister à travers les autres, à travers cette famille qui possédait une fortune dont elle pouvait à peine se faire une idée. Elle vivait dans l'attente de cet enfant, qui serait une fille, comme la ville, et à qui elle donnerait tout l'amour que Dieu avait insufflé dans 349

Ville d'ombres

son âme. Parfois Jacinta se demandait si cette paix somnolente qui dévorait ses jours, cette nuit de la conscience, étaient ce que certains appelaient le bonheur, et elle voulait croire que, dans son infini silence, Dieu avait à sa manière répondu à ses prières.

Penélope Aldaya vit le jour au printemps de 1903. A cette époque, M. Ricardo Aldaya avait déjà acquis la maison de l'avenue du Tibidabo, cette villa dont les autres domestiques étaient convaincus qu'elle se trouvait sous l'influence de quelque puissant maléfice, mais que Jacinta ne craignait pas, car elle savait que ce qu'ils prenaient pour un sortilège n'était rien d'autre qu'une présence qu'elle seule pouvait voir en rêve : l'ombre de Zacarías, qui ne ressemblait plus guère à l'homme dont elle se souvenait, car il se manifestait désormais sous les traits d'un loup dressé sur ses pattes de derrière.

Penélope était une enfant fragile, pâle et délicate. Jacinta la voyait grandir comme une fleur en plein hiver. Des années durant, elle la veilla toutes les nuits, prépara personnellement ses repas, cousit ses robes, resta à ses côtés quand elle attrapa mille et une maladies, quand elle prononça ses premiers mots, quand elle devint femme. Mme Aldaya n'était qu'un élément du décor, un personnage secondaire qui entrait et sortait selon les indications de la mise en scène. Avant d'aller se coucher, elle allait souhaiter bonne nuit à sa fille et lui assurait qu'elle l'aimait plus que tout au monde, qu'elle était ce qu'il y avait de plus important dans l'univers. Jacinta ne dit jamais à Penélope qu'elle l’aimait. La gouvernante savait qu'aimer vraiment c'est aimer en silence, avec des actes et non des mots.

Secrètement, Jacinta méprisait Mme Aldaya, cette créature vaniteuse et vide qui vieillissait dans les 350

L’ombre du vent

couloirs de la villa sous le poids des bijoux avec lesquels son époux, qui courait la prétentaine depuis des années, la faisait taire. Elle la détestait parce que, entre toutes les femmes, Dieu l'avait choisie pour donner le jour à Penélope, tandis que son propre ventre, le ventre de la véritable mère, restait stérile. Avec le temps, comme si les paroles de son mari avaient été prophétiques, Jacinta perdit jusqu'aux apparences d'une vraie femme. Elle avait maigri et pris l'aspect que donne la peau flétrie sur les os. Ses seins avaient fondu pour devenir de simples plis, ses hanches ressemblaient à celles d'un garçon, et ses formes dures et anguleuses n'attiraient même plus le regard de M. Ricardo Aldaya, dont on savait pourtant qu'il lui suffisait de flairer un peu de chair fraîche pour se précipiter comme un taureau furieux, expérience dont toutes les servantes de la maisonnée et celles de ses connaissances avaient fait les frais. C'est mieux ainsi se disait Jacinta. Elle n'avait pas de temps à perdre avec des bêtises.

Tout son temps, elle le réservait à Penélope. Elle lui faisait la lecture, l'accompagnait à chaque pas, lui donnait son bain, l'habillait, la déshabillait, la menait promener, la couchait et la réveillait. Tout le monde la prenait pour une nounou un peu maniaque, une vieille fille sans autre vie que son emploi, mais nul ne connaissait la vérité : Jacinta n'était pas seulement la mère de Penélope, elle était sa meilleure amie. Dès que la petite fille put parler et lier deux pensées entre elles, ce qui arriva beaucoup plus tôt que chez aucun bébé dont Jacinta se souvenait, toutes deux partagèrent leurs secrets, leurs rêves et leurs vies.

Cette union ne fit que croître avec le temps.

Quand Penélope atteignit l'adolescence, elles étaient 351

Ville d'ombres

devenues

inséparables.

Jacinta

vit

Penélope

s'épanouir pour devenir une femme dont la beauté et le rayonnement n'étaient pas seulement évidents à ses yeux amoureux. Penélope était la lumière. Dès le premier moment où ce garçon énigmatique prénommé Julián entra dans la maison, elle sentit qu'un courant s'établissait entre lui et Penélope. Un lien les unissait, semblable à celui qui l'unissait ellemême à Penélope, et pourtant différent. Plus intense.