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Quand ? s'enquit Penélope.

Dans six jours, lui dit Julián. Dimanche.

366

L’ombre du vent

Miquel estimait que, pour ne pas attirer les soupçons le mieux serait que Julián ne rende plus visite à Penélope jusqu'au moment où ils se retrouveraient dans le train de Paris. Six jours sans la voir, sans la toucher, c'était interminable. Ils scellèrent le pacte, un mariage secret, avec leurs lèvres.

Ce fut alors que Julián conduisit Penélope dans la chambre de Jacinta au troisième étage de la maison. Il n'y avait à cet étage que les chambres de bonnes, et Julián voulut croire que personne ne les y trouverait. Ils se déshabillèrent en silence, haletants, fiévreux, comme pris de rage, en se griffant la peau.

Ils apprirent leurs corps par cœur et noyèrent ces six jours de séparation dans leur sueur et leur salive.

Julián la pénétra furieu sement, la clouant à même le parquet. Penélope le recevait les yeux ouverts, les jambes serrant sa taille et les lèvres entrouvertes de désir. Il n'y avait pas la moindre trace de fragilité ni d'enfance dans son regard, dans son corps brûlant qui réclamait toujours davantage. Puis, le visage encore collé à son ventre et les mains sur les seins blancs qui frémissaient, Julián sut qu'il devait partir. Juste au moment où il se relevait, la porte de la chambre s 'ouvrit lentement et la silhouette d'une femme se profila dans l'encadrement. Une seconde, Julián crut que c 'était Jacinta, mais il comprit qu'il s'agissait de Mme Aldaya qui les observait, pupilles dilatées, partagé entre la fascination et le dégoût.

Lorsqu'elle réussit à parler, ce fut pour balbutier :

« Où est Jacinta ? » Sur ce, elle fit demi-tour et s'éloigna sans ajouter un mot, tandis que Penélope se recroquevillait sur le parquet dans une agonie muette et que Julián sentait le monde s'effondrer autour d'eux.

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Ville d'ombres

– Pars tout de suite, Julián. Va-t'en avant que mon père ne vienne.

– Mais...

– Va-t'en.

Julián se résigna.

– Quoi qu'il arrive, je t'attends dimanche dans le train.

Penélope réussit à s'arracher un demi-sourire.

– J'y serai. Mais va-t'en. Je t'en prie...

Elle était encore nue quand il la laissa pour se glisser par l'escalier de service vers les remises et, de là, dans la nuit glacée.

Les jours qui suivirent jurent atroces. Julián avait passé la nuit sans dormir, pensant à chaque instant voir arriver les hommes de main de M.

Ricardo. Ils ne vinrent pas plus que le sommeil. Le lendemain, au collège San Gabriel, il ne remarqua aucun changement dans l'attitude de Jorge Aldaya.

Dévoré par l'angoisse, Julián avoua tout à Miquel Moliner. Celui-ci, avec son flegme habituel, hocha la tête en silence.

– Tu es fou, Julián, mais ce n'est pas une nouveauté. Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'il n'y ait pas eu de révolution chez les Aldaya. Encore qu'à bien y réfléchir ce ne soit pas tellement surprenant.

Si, comme tu me le dis, Mme Aldaya vous a découverts, il reste l'éventualité qu'elle-même ne sache pas que faire. J'ai eu trois conversations avec elle dans ma vie, et j'en ai tiré deux conclusions : la première est que Mme Aldaya a un âge mental de douze ans ; la seconde, qu'elle souffre d'un narcissisme chronique qui l'empêche à comprendre tout ce qui n'est pas ce qu'elle veut voir ou croire, surtout quand il s'agit d'elle-même.

– Épargne-moi ton diagnostic, Miquel.

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L’ombre du vent

– Cela signifie qu'elle doit être encore en train de réfléchir à ce qu'il faut dire, et comment, quand et à qui le dire. Elle doit d'abord penser aux conséquences que cela implique pour elle-même : le scandale prévisible, la fureur de son mari... Le reste, j'oserai dire qu'elle s'en fiche.

– Alors tu crois qu'elle ne parlera pas ?

– Elle va peut-être attendre un jour ou deux.

Mais je ne crois pas non plus qu'elle soit capable de garder un secret de cette taille à l'insu de son mari.

Où en sommes- nous de notre plan ? Il tient toujours ?

– Plus que jamais.

– Je suis heureux de te l'entendre dire. Parce que maintenant, je crois qu'il n'y a plus de recul possible.

La semaine s 'écoula dans une lente agonie.

Julián allait tous les jours au collège San Gabriel, l'incertitude lui collant aux talons. Il passait son temps à faire semblant d' être là, tout juste capable d'échanger des regards avec Miquel Moliner, qui commençait à être aussi inquiet que lui, voire davantage. Jorge Aldaya ne soufflait mot. Il se montrait aussi aimable qu'à l'ordinaire. Jacinta avait réapparu pour venir chercher Jorge. Le chauffeur de M. Ricardo se présentait toutes les après-midi. Julián se sentait mourir, finissant par souhaiter que ce qui devait arriver arrive, pourvu que l'attente se termine. Le jeudi après-midi, à la fin des cours, Julián commença de penser que le sort était en sa faveur. Mme Aldaya n'avait rien dit, peut-être par honte, peut-être par bêtise, ou pour l'une ou l'autre des raisons imaginées par Miquel.