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– Il reste encore du temps, murmurait Miquel, le regard fixé sur l'entrée de la gare.

A une heure cinq, le chef de gare appela une dernière fois les voyageurs pour Paris. Le train glissait déjà le long du quai, quand Julián se 372

L’ombre du vent

retourna pour faire ses adieux à son ami. Sur le quai, Miquel Moliner le regardait, les mains enfoncées dans les poches.

– Écris, dit-il.

– Je t'écrirai dès mon arrivée.

– Non. Pas à moi. Ecris des livres. Pas des lettres. Écris-les pour moi. Pour Penélope.

Julián fit signe que oui et, à cet instant seulement, se rendit compte de ce qu'allait représenter pour lui l'absence de son ami.

– Et garde tes rêves, cria Miquel. Tu ne peux jamais savoir à quel moment tu en auras besoin.

–Toujours,

murmura

Julián,

mais

le

rugissement du train avait couvert ses paroles.

– Penélope m'a raconté ce qui s'était passé le soir même où Madame les avait surpris dans ma chambre. Le lendemain, Madame m'a fait appeler et m'a demandé ce que je savais de Julián. Je lui ai répondu que je ne savais rien, juste que c'était un brave garçon, ami de Jorge... Elle m'a donné l'ordre de consigner Penélope dans sa chambre jusqu'à ce qu'elle lui donne la permission d'en sortir. M. Ricardo était en voyage à Madrid et n'est rentré que le vendredi. Dès son retour, Madame lui a tout raconté.

J'étais là. M. Ricardo a bondi de son fauteuil et donné à Madame une gifle qui l'a projetée par terre. Puis, en criant comme un fou, il lui a dit de répéter ce qu'elle venait de dire. Madame était terrorisée. Nous n'avions jamais vu Monsieur dans cet état. Jamais.

C’était comme s'il était possédé de tous les démons.

Rouge de fureur, il est monté dans la chambre de Penélope et l'a sortie du lit en la tirant par les cheveux. J’ai voulu m'interposer, et il m'a écartée à coups de pied. La nuit même, il a fait venir le médecin 373

Ville d'ombres

de la famille pour qu'il examine Penélope. Son examen terminé, le docteur a discuté avec Monsieur.

Ils ont enfermé Penélope à clef dans sa chambre, et Madame m'a dit de rassembler mes affaires.

« Ils ne m'ont pas permis de revoir Penélope, pas même de lui dire adieu. M. Ricardo m'a menacé de me dénoncer à la police si je parlais à quelqu'un de ce qui s'était passé. Ils m'ont chassée à coups de pied la nuit même, sans que je sache où aller, après dix-huit ans de bons et loyaux services. Deux jours plus tard dans une pension de la rue Muntaner, j'ai reçu la visite de Miquel Moliner qui m'a expliqué que Julián était parti pour Paris. Il voulait que je lui raconte ce qui était arrivé : pourquoi Penélope n'était-elle pas venue au rendez-vous de la gare ? Pendant des semaines je suis retournée à la villa, en les suppliant de me laisser voit Penélope, mais ils ne m'ont pas laissée franchir les grilles. Je me postais des jours entiers au coin de la rue, en espérant la voir sortir. Je ne l'ai jamais vue, Elle ne quittait pas la maison.

Après ça, M, Aldaya appelé la police et, avec l'aide de ses amis haut placés, il a obtenu qu'on m'interne à l'asile psychiatrique de Horta, en prétendant que personne ne me connaissait et que j'étais une folle qui poursuivait sa famille et ses enfants. J'y ai passé deux ans, enfermée comme un animal. La première chose que j'ai faite en sortant a été d'aller à la villa de l'avenue du Tibidabo pour voir Penélope.

– Vous avez réussi ? demanda Fermín.

– La maison était fermée et à vendre. Personne n'y habitait. On m'a dit que les Aldaya étaient partis en Argentine. J'ai écrit à l'adresse qu'on m'a donnée.

Les lettres sont revenues sans avoir été ouvertes...

– Qu'est devenue Penélope ? Vous le savez ?

Jacinta fit signe que non, l'air désespérée.

– Je ne l'ai jamais revue.

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L’ombre du vent

La vieille femme gémissait, en pleurant à chaudes larmes.

Fermín la prit dans ses bras et la berça. Le corps de Jacinta Coronado s'était réduit à la taille d'une petite fille et, près d'elle, Fermín semblait un géant.

Mille questions se bousculaient dans ma tête, mais mon ami fit un geste qui signifiait clairement la fin de l'entretien. Je le vis contempler le réduit sordide et glacial où Jacinta Coronado finissait ses dernières heures.

– Venez, Daniel. On s'en va. Partez devant.

Je fis ce qu'il me disait. En m'éloignant, je me retournai et vis que Fermín s'agenouillait devant la vieille femme et l'embrassait sur le front. Elle eut un sourire édenté. J'entendis Fermín dire :

– Dites-moi, Jacinta, vous aimez sûrement les Sugus ?

Dans notre périple pour gagner la sortie, nous croisâmes le fossoyeur légitime et deux aides à l'aspect simiesque chargés d'un cercueil en pin, d'une corde et de loques à la destination incertaine. Le cortège répandait une sinistre odeur de formol et d'eau de Cologne bon marché, et arborait, sur des faces blafardes, des rictus canins. Fermín se contenta d'indiquer la cellule où les attendait le défunt et procéda à la bénédiction du trio qui répondit à ce geste en se signant respectueusement.

– Allez en paix, murmura Fermín en m'entraînant vers la sortie, où une sœur qui portait une lampe à huile nous adressa un regard funèbre et réprobateur en guise d'adieu.

Une fois dehors, la sinistre tranchée de pierre et d'ombre de la rue Moncada m'apparut comme une vallée de gloire et d'espérance. A côté de moi, Fermín 375

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respirait profondément, libéré, et je sus que je n'étais pas le seul à me réjouir d'avoir laissé derrière ce capharnaüm de ténèbres. L'histoire que nous avait racontée Jacinta pesait plus sur nos conscience nous n'aurions aimé l'admettre.

– Écoutez, Daniel : et si on se payait quelque croquettes au jambon, bien arrosées, ici, au Xampañet, pour faire passer le mauvais goût qui nous reste dans la bouche.