– Oh mon Dieu, Fermín, il faut aller tout de l'hôpital.
Fermín refusa énergiquement.
– Menez-moi chez elle. Chez qui, Fermín ?
– Chez Bernarda. Si je dois casser ma pipe que ce soit au moins dans ses bras.
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L’ombre du vent
19
Ce soir-là, je revins donc à l'appartement de la Plaza Real dans lequel j'avais juré, des années auparavant de ne plus jamais remettre les pieds.
Deux clients du Xampañet qui, du seuil, avaient assisté au passage à tabac, me proposèrent leur aide pour transporter Fermín jusqu'à la station de taxis de la rue Princesa, pendant qu'un serveur de l'établissement appelait le numéro que je lui avais donné pour prévenir de notre venue. Le trajet en taxi me parut interminable. Fermín avait perdu connaissance avant même que nous démarrions. Je le tenais dans mes bras, en le serrant contre ma poitrine et en essayant de lui communiquer un peu de chaleur.
Je pouvais sentir son sang mouiller mes vêtements.
Je lui chuchotais à l'oreille que nous étions presque arrivés, que tout allait s'arranger. Ma voix tremblait.
Le chauffeur me lançait des regards furtifs dans son rétroviseur.
– Dites donc, moi je ne veux pas d'histoires, hein ? Si ce type meurt, je vous fais descendre tous les deux.
– Foncez et taisez-vous.
Rue Fernando, Gustavo Barceló et Bernarda nous attendaient déjà à la porte de l'immeuble en compagnie du docteur Soldevila. Quand elle nous vit, 381
Ville d'ombres
couverts de sang et de boue, Bernarda se mit à pousser des cris hystériques. Le docteur prit en hâte le pouls de Fermín et assura que le patient était vivant A nous quatre, nous parvînmes à hisser Fermín dans l'escalier et à le porter dans la chambre de Bernarda, où une infirmière amenée par le docteur avait déjà tout préparé. Une fois le patient déposé sur le lit, l’infirmière commença de le déshabiller. Le docteur Soldevila insista pour que nous sortions de la chambre. Il nous ferma la porte au nez avec un succinct : « Il s'en tirera. »
Dans le couloir, Bernarda pleurait, inconsolable, en gémissant que pour une fois qu'elle rencontrait un brave homme, Dieu le lui arrachait en le passant à tabac
M. Gustavo Barceló la prit dans ses bras et l'emmena à la cuisine où il se mit en devoir de l'abreuver de brandy jusqu'à ce que la pauvre puisse à peine tenir debout. Quand les paroles de la bonne devinrent incompréhensibles, le libraire se servit un verre et le vida d'un trait.
– Je suis désolé. Je ne savais où aller... risquai-je.
– Ne t'inquiète pas. Tu as bien fait. Soldevila est le meilleur traumatologue de Barcelone, dit-il, sans s'adresser à personne en particulier.
– Merci, murmurai-je.
Barceló soupira et me versa une copieuse rasade. Je refusai le verre, qui passa de ses mains à celles de Bernarda puis à ses lèvres, entre lesquelles le brandy disparut instantanément.
– Fais-moi le plaisir de prendre une douche et de te mettre quelque chose de propre sur le dos, indiqua Barceló. Si tu reviens chez toi avec cette dégaine, ton père en mourra de peur.
– Ce n'est pas la peine... je me sens bien, dis-je.
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– Alors arrête de trembler. Allons, vas-y, tu peux te servir de ma salle de bain, il y a un chauffe-eau. Tu connais le chemin. Pendant ce temps, j'appellerai ton père et je lui dirai... enfin bon, je ne sais pas ce que je lui dirai. Je trouverai bien quelque chose.
J'acquiesçai.
– Cette maison est toujours la tienne, dit Barceló, tandis que je m'éloignais dans le couloir. On t'a regretté.
Je fus capable de trouver la salle de bain de Gustavo Barceló, mais pas l’interrupteur. Je me dis que, tout compte fait, je préférais me doucher dans le noir. J’enlevai mes vêtements souillés de sang et de boue, et me hissai dans la baignoire impériale du maître des lieux. Une obscurité perlée filtrait par la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de l'immeuble, en dessinant vaguement les contours de la pièce et les carreaux de céramique du sol et des murs. Par comparaison avec notre modeste salle de bain de la rue Santa Ana, je trouvai l'eau brûlante et sa pression dignes d'hôtels de luxe où je n'avais jamais mis les pieds. Je restai plusieurs minutes immobile dans la vapeur, sous le jet de la douche.
L'écho des coups s'abattant sur Fermín continuait de me marteler les oreilles. Je ne pouvais m'ôter de la tête les paroles de Fumero, ni le visage du policier qui m'avait immobilisé, probablement pour me protéger. Au bout d'un moment, je sentis que l'eau refroidissait et supposai que la réserve du chauffe-eau de mon hôte tirait à sa fin. J'en laissai couler les dernières gouttes et fermai le robinet. La vapeur montait le long de ma peau comme des écheveaux de soie. A travers le rideau, je devinai une silhouette figée devant la porte. Son regard vide brillait comme celui d'un chat.
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Ville d'ombres
– Tu peux sortir sans crainte, Daniel. En dépit de toutes mes méchancetés, je ne peux toujours pas te voir.
– Bonjour, Clara.
Elle tendit une serviette propre dans ma direction. J'allongeai le bras et la saisis. Je m'en ceignis avec une pudeur de collégienne et, malgré la pénombre vaporeuse, je pus voir que Clara souriait en devinant mes mouvements.
– Je ne t'ai pas entendue entrer.
– Je n'ai pas frappé. Pourquoi te douches-tu dans le noir ?
– Et toi, comment sais-tu que je n'ai pas allumé ?
– Le bourdonnement de l'ampoule, dit-elle. Tu n'es jamais revenu me dire adieu.
Mais si, je suis revenu, pensai-je, mais tu étais trop occupée. Les mots moururent sur mes lèvres : leur rancœur et leur amertume étaient soudain ridicules.
– Je sais. Pardonne-moi.
Je sortis de la douche, sur le tapis de bain. Le halo de vapeur formait des nœuds argentés, la clarté de la lucarne posait un voile blanc sur la face de Clara. Elle était telle que dans mon souvenir. Quatre années d’absence ne m’avaient pour ainsi dire servi à rien.
– Ta voix a changé, dit-elle. Et toi aussi, Daniel ?
– Je suis toujours aussi bête, si c’est ce qui t’intrigue.
Et puis lâche, ajoutai-je en moi-même. Elle avait toujours le même sourire brisé qui me faisait mal, même dans la pénombre. Elle tendit la main, et comme huit ans plus tôt, le soir de la bibliothèque de l’Ateneo, je compris tout de suite. Je la guidai vers 384
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mon visage et sentis ses doigts me redécouvrir, tandis que ses lèvres dessinaient des paroles en silence.
– Je n’ai jamais voulu te faire de mal, Daniel.
Pardonne-moi.
Je lui pris la main et la baisai dans l’obscurité.
– C’est moi qui te demande pardon.
Cette atmosphère mélodramatique fut réduite à néant
par
l’apparition
de
Bernarda
dans
l’encadrement de la porte. Bien qu’elle fût presque ivre, elle vit bien que j’étais tout nu, ruisselant, la lumière éteinte, et que je pressais la main de Clara contre mes lèvres.