– Quand on parle du loup...
Je levai les yeux : il était là. Fermín Romero de Torres en chair et en os, vêtu de son plus beau costume d'où il émergeait comme un vieux cigare noirâtre et tordu, franchissait le seuil, arborant un sourire triomphal et un pimpant œillet à la boutonnière.
– Mais que faites-vous ici, malheureux ? Ne deviez-vous pas garder le repos ?
– J'ai laissé le repos se garder tout seul. Je suis un homme d'action. Et quand je ne suis pas là, vous ne vendez rien, pas même un catéchisme Faisant la sourde oreille aux conseils du docteur, Fermín était décidé à reprendre son poste. II avait le teint jaune et marbré de bleus, il boitait de vilaine façon et se déplaçait comme un pantin cassé.
– Pour l'amour de Dieu, allez vous coucher immédiatement, Fermín, dit mon père, horrifié.
– Pas question. Les statistique le démontrent : il meurt plus de gens dans leur lit qu'au front Toutes nos protestations tombèrent dans l'oreille d'un sourd. Mon père céda vite, car quelque chose dans le regard de Fermín suggérait que si ses os le faisaient atrocement souffrir, la perspective de se retrouver seul dans la chambre de la pension le tourmentait, encore davantage.
– Bon, mais si je vous vois porter autre chose qu'un crayon, vous allez m'entendre.
– A vos ordres. Vous avez ma parole que je ne soulèverai rien, pas même le soupçon.
Sans plus tergiverser, Fermín enfila sa blouse bleue et s'arma d'un chiffon et d'une bouteille d'alcool avec lesquels il s'installa derrière le comptoir dans l'intention de remettre à neuf les reliures des quinze 399
Ville d'ombres
exemplaires défraîchis, arrivés le matin même, d'un titre très recherché, Le Tricorne : Histoire de la Garde Civile en vers alexandrins par Fulgencio Capón, jeune auteur porté aux nues par la critique unanime. Tout en se livrant à cette tâche, Fermín lançait des regards furtifs et clignait de l'œil à l'instar du célèbre diable boiteux.
– Vous avez les oreilles rouges comme des piments, Daniel.
– Ça doit être à force de vous entendre dire des sottises.
– Ou la fièvre. Quand revoyez-vous la demoiselle ?
– Ça ne vous regarde pas.
– Vous avez tort On ne peut plus plaisanter ?
C’est vrai, la plaisanterie est un dangereux vasodilatateur.
– Allez vous faire voir.
Comme d'habitude depuis quelque temps, l'après-midi fut lente et morose. Un client à la voix aussi grise que sa gabardine entra pour demander un livre de Zorrilla, persuadé qu'il s'agissait d'une chronique des aventures polissonnes d'une fille légère dans le Madrid des empereurs d'Autriche. Mon père ne sut que lui répondre, mais Fermín vint à la rescousse, fort courtoisement pour une fois.
– Vous faites erreur, monsieur. Zorrilla est un dramaturge. Ce qui vous intéresse probablement, c'est Don Juan. Il y a dedans beaucoup d'histoires de jupons et, en plus, le héros a une liaison avec une nonne.
– Je l'achète.
L'après-midi s'achevait quand je pris le métro qui me laissa au bas de l'avenue du Tibidabo. La 400
L’ombre du vent
silhouette du tramway bleu s'éloignait dans un brouillard violacé. Je décidai de ne pas attendre son retour et fis le chemin à pied dans la nuit tombante.
J'aperçus bientôt les contours de «L'Ange de brume».
Je sortis la clef que m'avait donnée Bea et ouvris la petite porte découpée dans la grille. J'entrai dans le jardin et laissai la porte apparemment fermée mais en réalité entrouverte, pour permettre à Bea de s'y glisser. J'étais arrivé volontaire en avance. Je savais que Bea ne serait pas là avant une demi-heure, sinon plus. Je voulais être seul pour sentir l’atmosphère de la maison et l'explorer avant que Bea ne vienne la transfigurer par sa présence. Je m'arrêtai un instant pour contempler la fontaine et la main de l'ange qui émergeait de l'eau teintée de pourpre. L'index, accusateur, semblait effilé comme poignard. Je m'approchai du bassin. Le visage sculpté, sans regard ni âme, frissonnait sous la sous la surface.
Je gravis les marches qui menaient à l'entrée. La porte principale était entrebâillée. Je fus soudain inquiet, car je croyais l'avoir refermée derrière moi l'autre nuit. J'examinai la serrure, qui ne semblait pas avoir été forcée. Je poussai doucement la porte vers l'intérieur, et le souffle de la maison me caressa le visage, une exhalaison de bois brûlé, de moisissure et de fleurs fanées. Je sortis la boîte d'allumettes que j'avais prise avant de quitter la librairie et m'agenouillai pour allumer la première des bougies laissées par Bea. Une flammèche cuivrée jaillit d'entre mes mains et dévoila les formes dansantes des murs parcourus de larmes d'humidité, des plafonds effondrés et des portes délabrées.
J'allai à la suivante et l'allumai à son tour, Lentement, comme si j'observais un rituel, je remontai la file de bougies en créant au fur et à mesure un halo de lumière ambrée qui flottait dans 401
Ville d'ombres
l'air comme use toile d'araignée tendue entre des rideaux d'obscurité impénétrable. Mon parcours s'acheva devant la cheminée de la bibliothèque, près des couvertures qui étaient restées par terre, maculées de cendre. Je m'assis là, faisant face à la salle. Je m'étais attendu au silence, mais la maison respirait en produisant mille bruits. Grincements de la charpente, frôlements du vent dans les tuiles du toit, craquements dans les murs, sous le sol, se déplaçant dans les cloisons.
Trente minutes devaient s'être écoulées quand je me rendis compte que le froid et la pénombre commençaient à m'endormir. Je me levai et parcourus la salle pour me réchauffer. Il ne restait dans le foyer que les débris d'une bûche, et je me dis que, le temps que Bea arrive, la température à l'intérieur de la villa aurait suffisamment baissé pour m'inspirer pudeur et chasteté en effaçant toutes les visions fiévreuses qui m'avaient habité des jours durant. Désireux de me livrer à une occupation plus concrète et moins poétique que la contemplation des ruines du temps, je décidai d'explorer la villa à la recherche d'une matière inflammable susceptible de redonner un peu de chaleur à la salle et à ces deux couvertures qui, pour le moment, grelottaient devant la cheminée éteinte, bien loin des brûlants souvenirs que je gardais d'elles.
Mes notions de littérature victorienne me suggéraient que le plus raisonnable était de débuter la visite parle sous-sol, où avaient dû se trouver les cuisines et, à coup sûr, un formidable fourneau. Fort de cette idée, je mis presque cinq minutes à trouver une porte ou un escalier qui m'y conduise. Je choisis une grosse porte en bois sculpté au bout d'un couloir.
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L’ombre du vent
C'était un chef-d'œuvre d'ébénisterie, orné d'anges, de guirlandes et d'une grande croix au centre. La poignée était au milieu, sous la croix. J'essayai sans succès de la tourner. Le mécanisme devait être bloqué, ou simplement rongé par la rouille. Le seul moyen de vaincre cette porte était de la forcer avec un levier ou de l'enfoncer à coups de hache, solutions que j'écartai vite. Je l’examinai à la lueur des bougies, en me faisant la réflexion qu'elle évoquait davantage un sarcophage qu'une porte. Que pouvait-elle bien cacher ?