Un coup d'œil plus sérieux aux anges sculptés m'enleva l'envie de le découvrir, et je m'en éloignai.
J'étais sur le point d'abandonner ma recherche quand, presque par hasard, je rencontrai, à l'autre extrémité du couloir, une petite porte que je pris d'abord pour un placard destiné aux balais et aux seaux. La poignée céda tout de suite. De l'autre côté, je devinai un escalier qui descendait à pic vers un puits obscur. Une intense odeur de terre mouillée me fouetta le visage. Cette odeur, si étrangement familière, et la vue de ce trou noir m'évoquèrent brutalement une image que je conservais depuis mon enfance, ensevelie sous d'épaisses couches de peur.
Une après-midi pluvieuse dans le quartier est du cimetière de Montjuïc, face à la mer parmi une forêt de mausolées insensés, de croix et de dalles sculptées de têtes de mort et d'enfants sans lèvres ni regard aux relents d'au-delà, les silhouettes d'une vingtaine d'adultes dont je ne pouvais me rappeler que les vêtements noirs trempés et la main de mon père tenant la mienne trop fort, comme s'il voulait ainsi arrêter ses larmes, tandis que les paroles creuses d'un prêtre tombaient dans cette fosse de 403
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marbre et que trois croque-morts poussaient un cercueil gris sur lequel la pluie glissait comme de la cire fondue, d'où je croyais entendre sortir la voix de ma mère me suppliant de la libérer de cette prison de pierre et de ténèbres, mais je ne pouvais que trembler et murmurer d'une voix éteinte à mon père de ne pas me serrer la main si fort, qu'il me faisait mal, et cette odeur de terre fraîche, terre de cendre et de pluie, dévorait tout, odeur de mort et de néant.
J'ouvris les yeux et descendis les marches presque en aveugle, car la clarté de la bougie parvenait juste à dérober quelques centimètres à l'obscurité. Une fois en bas, je levai la bougie et inspectai les alentours. Je ne découvris ni cuisine ni réserve de bois sec. Devant moi s'ouvrait un étroit couloir qui allait mourir dans une salle en demi-cercle où se dressait une forme humaine au visage sillonné de larmes de sang, les yeux noirs sans fond, les bras déployés comme des ailes et un serpent hérissé de pointes lui labourant les tempes Je sentis une vague de froid s'abattre sur ma nuque. Il me fallut un moment pour recouvrer mon sang-froid et comprendre que je contemplais l'effigie d'un Christ
sculptée dans le bois, sur le mur d'une chapelle. Je fis quelques pas et crus voir des spectres. Une douzaine de torses féminins dénudés s'entassaient dans un coin de l'ancienne chapelle. Privés de bras et de tête, ils étaient fixés sur un trépied. Chacun avait une forme nettement différenciée, et je n'eus aucun mal à distinguer le contour de femmes de constitutions et d'âges très divers. A la hauteur du ventre, des mots étaient tracés au crayon gras. «Isabel, Eugenia, Pénélope.» Pour une fois, mes lectures victoriennes vinrent à mon secours, et je compris que j'avais sous 404
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les yeux les vestiges d'une pratique révolue, un écho du temps où les familles fortunées disposaient de mannequins faits aux mesures de chacun de leurs membres féminins pour la confection des robes et des trousseaux. En dépit du regard sévère et menaçant du Christ, je ne pus résister à la tentation de tendre la main pour effleurer la poitrine qui portait le nom de Pénélope Aldaya.
A ce moment, il me sembla entendre des pas au rez-de-chaussée. Je pensai que Bea venait d'arriver et parcourait la villa à ma recherche. Je quittai la chapelle avec soulagement et repris la direction de l'escalier. J'allais remonter, quand j'aperçus à l'autre bout du couloir une chaudière et une installation de chauffage apparemment en bon état qui semblaient incongrues dans ce sous-sol abandonné. Je me souvins des paroles de Bea : la société immobilière qui avait essayé en vain de vendre la villa Aldaya avait réalisé quelques travaux d'amélioration dans le but d'attirer les acheteurs potentiels. Je m'approchai pour examiner l'installation plus en détail et constatai qu'il s'agissait d'un système de radiateurs alimentés par une petite chaudière. Je trouvai plusieurs seaux de charbon, des morceaux de bois et quelques bidons que je supposai pleins de pétrole. J'ouvris la porte du foyer et inspectai l’intérieur. Tout paraissait en ordre.
Je jugeai peu probable que cet engin puisse encore fonctionner après tant d'années, mais je remplis quand même le foyer de charbon et de bois, dûment arrosés de pétrole. Sur ces entrefaites, je crus percevoir un craquement de charpente et, un instant, je regardai derrière moi. Je fus assailli par la vision des pointes ensanglantées qui se détachaient de la croix et, face aux ténèbres, je tremblai à l'idée de distinguer, à quelques pas seulement de moi, la figure 405
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de ce Christ venant à ma rencontre en arborant un sourire de loup.
Au contact de la bougie, la chaudière s'alluma d'un coup, et la flamme jaillit dans un grand fracas métallique. Je refermai la porte du foyer et reculai, de moins en moins certain du bien-fondé de mes tentatives. Le tirage de la chaudière semblait difficultueux, et je décidai de remonter au rez-de-chaussée pour voir si mon initiative était suivie d'un effet quelconque. Je gravis l'escalier et retournai dans le grand salon en espérant y trouver Bea, mais il n'y avait aucune trace d'elle. J'estimai qu'une heure s'était écoulée depuis mon arrivée, et mes craintes que l'objet de mes troubles désirs ne vienne jamais prirent une tournure de douloureuse vraisemblance.
Pour calmer mon inquiétude, je décidai de poursuivre mes exploits de spécialiste du chauffage central et partis à la recherche de radiateurs. Tous ceux que je trouvai confirmèrent surtout la vanité de mes efforts.
Ils étaient aussi froids que des icebergs. Tous sauf un.
Dans une petite pièce de quatre ou cinq mètres carrés au plus, un cabinet de toilette situé, me sembla-t-il, juste au-dessus de la chaufferie, une certaine chaleur était perceptible. Je m'accroupis et constatai avec joie que le carrelage était tiède. C'est là que Béa me trouva, à genoux pour tâter le carrelage comme un imbécile, arborant le sourire stupide de l'âne qui voulait jouer de la flûte.
En examinant le passé et en tentant de reconstituer les événements de cette nuit-là, l'unique excuse qui me vient à l'esprit pour justifier mon comportement est de rappeler qu'à dix-huit ans, quand on manque de subtilité et d'expérience, un vieux cabinet de toilette peut parfois vous apparaître 406
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comme un paradis. Deux minutes me suffirent pour convaincre Bea que nous devions prendre les couvertures du salon et nous enfermer dans ce réduit avec pour seule compagnie deux bougies et des chandeliers dignes d'un musée. Mon principal argument, climatologique, fit rapidement son chemin chez Bea, et la faible chaleur qui émanait du carrelage dissipa sa crainte première que mon expédient ne mette le feu à la maison. Après, dans la pénombre que la flamme des bougies teintait de rouge, tandis que je la déshabillais de mes doigts tremblants, elle souriait en cherchant mon regard et en me démontrant bien que, désormais, quoi que je puisse imaginer, elle l'avait déjà imaginé avant moi.