Faire confiance aux femmes est une chose, et faire confiance à ce qu'elles disent en est une autre.
Vaincu par ses arguments, je m'éclipsai de la librairie pour me rendre dans une cabine publique où je composai le numéro des Aguilar. A la cinquième sonnerie, quelqu'un décrocha et écouta sans parler.
Cinq secondes éternelles passèrent.
– Bea ? murmurai-je. C'est toi ?
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L’ombre du vent
La voix qui me répondit m'atteignit comme un coup de masse au creux du ventre.
– Espèce de salaud, je te jure que je vais t'arracher l'âme, et le reste avec !
Le ton était celui de la rage contenue. Froid et calme. C'est ce qui me fit le plus peur. Je pouvais imaginer
M.
Aguilar
dans
l'entrée
de
son
appartement, tenant à la main le téléphone avec lequel il avait si souvent appelé mon père pour lui dire que j'avais passé l'après-midi en compagnie de Tomás et que je rentrerais en retard. Je restai à écouter la respiration du père de Bea, muet, en me demandant s'il avait reconnu ma voix.
– Je vois que tu n'as pas assez de couilles pour parler, canaille. N'importe quelle ordure est capable de faire comme toi, mais si tu étais un homme, tu aurais au moins le courage de dire qui tu es. Moi, je serais mort de honte de savoir qu'une fille de dix-sept ans en a plus que dans le pantalon : elle n'a pas voulu donner ton nom, et elle ne le donnera pas. Et puisque tu n'en as pas assez pour le faire à sa place, c'est elle qui va payer pour que tu as fait.
Lorsque je raccrochai, mes mains tremblaient Je ne pris conscience de mon acte qu'après avoir quitté la cabine pour rentrer à la librairie en traînant les pieds. Je n'avais pas pensé un instant que mon appel ne ferait qu'empirer la situation. Mon seul souci avait été de garder l'anonymat et de me protéger. Je reniais ceux que je disais aimer et que je me bornais à utiliser. Tel avait déjà été mon comportement pendant que l'inspecteur Fumero frappait Fermín.
Maintenant, j'abandonnais Bea à son sort. Et je me conduirais encore ainsi dès que les circonstances m'en donneraient l'occasion. Je restai dix minutes dans la me, en essayant de me calmer, avant de regagner la librairie. Peut-être devais-je rappeler et 421
Ville d'ombres
dire à M. Aguilar que c'était moi, que j'aimais sa fille à la folie, point final. Si après cela, il avait envie de venir dans son uniforme de commandant pour me casser la figure, c'était son droit
J'étais sur le point d'entrer dans la boutique quand je remarquai que quelqu'un m’observait depuis le proche d'en face. Je pensai d'abord qu'il s’agissait de M. Federico, l’horloger, mais un coup d'œil me suffit pour constater que l’individu était nettement plus grand et plus costaud. Je m'arrêtai pour lui rendre son regard et à ma grande surprise, il me fit un signe de la tête, comme s’il voulait me saluer et m'indiquer qu'il se moquait tout à fait d'avoir été repéré. Un réverbère éclairait son profil.
Les traits me parurent familiers. Il pressa le pas, boutonna sa gabardine et s’éloigna parmi les passants dans la direction des Ramblas. A ce moment, je le reconnus : c'était le policier qui m'avait immobilisé pendant que l'inspecteur Fumero agressait Fermín.
Quand j'entrai dans la librairie, ce dernier leva les yeux et me lança un regard interrogateur.
– Vous en faites une tête !
– Fermín, je crois que nous avons un problème.
Ce soir-là, nous passâmes à l'application du plan aussi sophistiqué que peu consistant conçu quelques jours plus tôt avec M. Gustavo Barceló.
– Nous devons d'abord nous assurer que vous ne vous trompez pas et que nous sommes bien l'objet d'une surveillance policière. Nous allons donc, mine de rien, effectuer une petite promenade en direction d'Els Quatre Gats pour voir si l'individu en question nous surveille toujours. Mais pas un mot de tout ça à votre père, ou vous allez lui faire avoir un calcul aux reins.
– Et que voulez-vous que je lui dise ? Ça fait déjà un bout de temps qu'il se doute de quelque chose.
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– Dites-lui ce qui vous passera par la tête.
– Et pourquoi précisément Els Quatre Gats ?
– Parce qu'on y sert les meilleurs sandwiches au saucisson dans un rayon de cinq kilomètres et qu'il faut bien que nous trouvions un endroit pour causer.
N'ergotez pas sur tout, et faites ce que je vous dis, Daniel.
N'importe quelle activité qui me permettrait d'échapper à mes pensées étant bienvenue, j'obéis docilement et, quelques minutes plus tard, je sortais après avoir promis à mon père d'être de retour pour le dîner. Fermín m'attendait au coin de la Puerta del Angel. J'allais le rejoindre quand il me signifia, d'un mouvement des sourcils, de poursuivre mon chemin.
– Ne vous retournez pas. Notre oiseau est à vingt mètres.
– C'est le même ?
– Je ne crois pas, à moins que l'humidité ne l'ait fait rétrécir. Celui-là semble être un novice. Il a un journal sportif qui date de six jours. Fumero doit recruter des apprentis à l'école maternelle.
Arrivés à Els Quatre Gats, notre personnage incognito prit une table à quelques mètres de la nôtre et fit semblant de lire pour la énième fois les détails des matches de la semaine passée. Toutes les vingt secondes, il nous jetait un regard à la dérobée.
– Pauvre petit, regardez comme il transpire, dit Fermín en hochant la tête. Je vous trouve un peu distrait, Daniel. Vous avez pu parler à la demoiselle ?
– C'est son père qui a répondu.
– Et vous avez eu une conversation aimable et cordiale ?
– Plutôt un monologue.
– Je vois. Dois-je en inférer que vous ne l'appelez pas encore papa ?
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Ville d'ombres
– Il m'a dit, textuellement, qu'il m'arracherait l'âme et le reste.
– Simple figure de style.
La silhouette du garçon se balança au-dessus de nous, Fermín commanda de quoi nourrir un régiment, en se frottant les mains de satisfaction.
– Et vous, Daniel, vous ne prenez rien ?
Je fis signe que non. Quand le garçon revint, chargé de deux plateaux débordant de tapas, de sandwiches et de bières diverses, Fermín lui donna un gros billet et lui dit qu'il pouvait garder la monnaie.
– Chef, vous voyez cet individu à la table qui est près de la fenêtre, habillé en grillon de Pinocchio, et qui se sert de son journal comme d'une cagoule ?
Le garçon acquiesça d'un air complice.
– Auriez-vous la bonté d'aller lui dire que l'inspecteur Fumero lui a envoyé un message urgent : il doit se rendre sur-le-champ au marché de la Boquería acheter pour cent pesetas de pois chiches bouillis et les livrer sans tarder au commissariat (en taxi si nécessaire), sinon il peut se préparer à porter ses bijoux de famille en bandoulière. Dois-je répéter ?
– Inutile, monsieur. Cent pesetas de pois chiches ou les bijoux de famille.
Fermín lui donna un autre billet.
– Que Dieu vous bénisse.
Le garçon s'inclina avec respect et se dirigea vers la table de notre suiveur pour délivrer le message. En entendant l'ordre, le visage de la sentinelle se décomposa. Il resta immobile quinze secondes, se débattant contre des forces insondables, puis se lança au galop vers la rue. Fermín n'eut pas un battement de cils. En d'autres circonstances je me serais réjoui de l'épisode, mais ce soir-là j'étais incapable de penser à autre chose qu'à Bea.