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L’ombre du vent

– Daniel, redescendez sur terre, nous avons des affaires urgentes à discuter. Demain, comme convenu, vous irez rendre visite à Nuria Monfort.

– Et une fois là, qu'est-ce que je lui dirai ?

– La matière ne manque pas. Il s'agit de faire ce que M. Barceló a énoncé avec beaucoup de bon sens.

Vous lui expliquerez qu'elle a perfidement menti à propos de Carax, que son supposé mari Miquel Moliner n'est pas en prison comme elle le prétend, que vous avez découvert qu'elle était la main occulte chargée de prendre le courrier de l'ancien appartement de la famille Fortuny-Carax en se servant d'une boîte postale au nom d'un cabinet d'avocats inexistant... Elle devra avoir l'impression que ça sent le roussi pour elle. Tout ça sur le mode mélodramatique, avec des accents de prophète biblique. Ensuite, le coup porté, vous vous en irez en la laissant macérer dans le jus du remords.

– Et pendant ce temps...

– Pendant ce temps, je me tiendrai prêt à la suivre, ce que je me propose de mener à bien en usant techniques modernes de camouflage.

– Ça ne marchera pas, Fermín.

– Homme de peu de foi. Mais qu'a bien pu vous dire le père de la demoiselle pour vous mettre dans cet état ? Il vous a menacé ? N'en tenez pas compte.

Allons, qu'est-ce que cet énergumène vous a dégoisé ?

Je répondis sans réfléchir.

– La vérité.

– La vérité selon saint Daniel martyr ?

– Moquez-vous tant que vous voudrez. Je le mérite.

– Je ne me moque pas, Daniel. Seulement je n'aime pas vous voir dans ces dispositions d'autoflagellation, On dirait que vous êtes prêt pour le cilice. Vous n'avez rien fait de mal. Il y a assez de 425

Ville d'ombres

bourreaux dans la vie pour qu'on n'en rajoute pas en se faisant son propre Torquemada.

– Vous parlez par expérience ?

Fermín haussa les épaules.

– Vous ne m'avez jamais dit comment vous avez rencontré Fumero, insistai-je.

– Vous voulez que je vous raconte une histoire morale ?

– Seulement si vous voulez bien.

Fermín se servit un verre de vin et le vida d'un trait.

– Ainsi soit-il, soupira-t-il comme pour lui-même Ce que je peux vous dire de Fumero n'est un mystère pour personne. La première fois que j'ai entendu parler de lui, le futur inspecteur était un pistolero au service des anarchistes de la FAI. Il s'était taillé une grande réputation, parce qu'il était sans peur et sans scrupules. Il lui suffisait d'un nom, et il vous l'expédiait d'une balle dans la tête en pleine rue et en plein jour. Des talents comme celui-là prennent une grande valeur par des temps agités. Il était aussi sans fidélité ni credo. Il ne servait une cause que le temps de gravir un échelon. Le monde regorge d'individus comme lui, mais peu ont le talent de Fumero. Des anarchistes, il est passé chez les communistes ; de là aux fascistes, il n'y avait qu'un pas. Il espionnait et vendait ses informations dans un camp et dans l'autre, et prenait de l'argent à tous.

Cela faisait un bout de temps que je l'avais à l'œil. A l'époque, je travaillais pour le gouvernement de la Généralité de Catalogne. On me confondait parfois avec le frère de Companys, et ça me remplissait de fierté.

– Qu'est-ce que vous y faisiez ?

– Un peu de tout. Dans les romans d'aujourd'hui, on appelle ça de l'espionnage, mais en 426

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temps de guerre nous sommes tous des espions. Une partie de mon travail consistait à surveiller les individus comme Fumero. Ce sont les plus dangereux. Des vipères, sans couleur et sans conscience. En temps de guerre, ils sortent de partout. En temps de paix, ils mettent le masque.

Mais ils sont toujours là. Par milliers. En tout cas, j'ai fini par voir clair dans son jeu. Mais trop tard.

Barcelone est tombée en quelques jours, et la situation s'est retournée comme une crêpe. J'ai été poursuivi en vrai criminel, et mes supérieurs se sont vus obligés de se terrer comme des rats.

Naturellement, Fumero était à la tête de l'opération de « nettoyage ». La grande purge à coups de pistolet avait lieu dans la rue, ou au fort de Montjuïc. Moi, j'ai été pris sur le port, au moment où j'essayais de trouver des places sur un cargo grec pour expédier quelques-uns de mes chefs en France. J'ai été conduit à Montjuïc où je suis resté deux jours enfermé dans le noir total, sans eau et sans air. Quand j'ai revu la lumière, c'était celle de la flamme d'un chalumeau.

Fumero et un individu qui ne parlait qu'allemand m'ont pendu par les pieds. L'Allemand m'a débarrassé de mes vêtements en les brûlant avec le chalumeau. Apparemment, il avait une longue pratique. Quand je me suis retrouvé nu avec tous les poils grillés, Fumero m'a annoncé que si je ne lui disais pas où se cachaient mes supérieurs, la vraie séance commencerait. Je ne suis pas courageux, Daniel. Je ne l'ai jamais été, mais le peu de courage que je possède, je l'ai utilisé pour l'envoyer chier. Sur un signe de Fumero, l'Allemand m'a injecté je ne sais quoi dans la fesse et a attendu quelques minutes.

Puis, pendant que Fumero fumait et m'observait en souriant,

il

a

commencé

à

m'arroser

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consciencieusement avec le chalumeau. Vous avez vu les marques...

J'acquiesçai. Fermín parlait d'un ton calme, sans émotion.

– Ces marques ne sont pas les pires. Les pires restent à l'intérieur. J'ai tenu bon une heure sous le chalumeau, mais cela n'avait peut-être duré qu'une minute. Je ne sais pas. J'ai fini par donner les noms, prénoms, et jusqu'à la taille des cols de chemise de tous mes supérieurs, et même à en inventer. Ils m'ont laissé dans une ruelle du Pueblo Seco, à poil et la peau brûlée. Une brave femme m'a pris chez elle et m'a soigné pendant deux mois. Les communistes avaient tué son mari et ses deux fils juste devant sa porte. Elle ne savait pas pourquoi. Quand j'ai pu me lever et sortir, j'ai su que tous mes supérieurs avaient été arrêtés et exécutés quelques heures après que je les avais dénoncés.

– Fermín, si vous ne voulez pas me raconter ça...

– Non, non. Je préfère que vous sachiez à qui vous avez affaire. Quand je suis revenu chez moi, on m'a informé que ma maison avait été confisquée par le gouvernement, ainsi que tous mes biens. Sans le savoir, j'étais devenu un clochard. J'ai essayé de trouver un travail. Impossible. La seule chose que je pouvais obtenir, c'était une bouteille de vin à la tireuse pour quelques centimes. C'est un poison lent, qui vous bouffe les tripes comme de l'acide, mais j'étais convaincu que, tôt ou tard, il ferait son effet. Je me disais qu'un jour je retournerais à Cuba rejoindre ma mulâtre. J'ai été arrêté au moment où j'essayais de monter sur un bateau en instance de départ pour La Havane. J'ai oublié combien de temps je suis resté en prison. Passé la première année, on commence à tout perdre, y compris la raison. En sortant, j'ai vécu dans la rue, et c'est là que vous m'avez découvert, une 428