Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d’esprit. Un petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d’être chômés, qu’on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que l’oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre des femmes en travail, calmât les douleurs de l’enfantement.
La vénérable patronne de la Pingouinie n’échappa point à sa critique sévère. Voici ce qu’il en dit dans ses Antiquités d’Alca.
«Rien de plus incertain que l’histoire et même l’existence de sainte Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte qu’une femme du nom d’Orberose fut possédée par le diable dans une caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d’un horrible dragon qui désolait la contrée. Cela n’est guère croyable, mais l’histoire d’Orberose, telle qu’on l’a contée depuis, ne semble pas beaucoup plus digne de foi.
»La vie de cette sainte par l’abbé Simplicissimus est de trois cents ans postérieure aux prétendus événements qu’elle rapporte; l’auteur s’y montre crédule à l’excès et dénué de toute critique.»
Le soupçon s’attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins. L’historien Ovidius Capito alla jusqu’à nier le miracle de leur transformation. Il commence ainsi ses Annales de la Pingouinie:
«Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n’est pas exagéré de dire qu’elle est tissue de fables puériles et de contes populaires. Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël et que Dieu changea en hommes par l’intercession de ce glorieux apôtre. Ils enseignent que, située d’abord dans l’océan glacial, leur île, flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel dont elle est aujourd’hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle les antiques migrations des Pingouins».
Au siècle suivant, qui fut celui des philosophes, le scepticisme devint plus aigu: je n’en veux pour preuve que ce passage célèbre de l’Essai moral:
«Venus on ne sait d’où (car enfin leurs origines ne sont pas limpides), successivement envahis et conquis par quatre ou cinq peuples du midi, du couchant, du levant, du septentrion; croisés, métissés, amalgamés, brassés, les Pingouins vantent la pureté de leur race, et ils ont raison, car ils sont devenus une race pure. Ce mélange de toutes les humanités, rouge, noire, jaune, blanche, têtes rondes, têtes longues, a formé, au cours des siècles, une famille humaine suffisamment homogène et reconnaissable à certains caractères dus à la communauté de la vie et des mœurs. Cette idée qu’ils appartiennent à la plus belle race du monde et qu’ils en sont la plus belle famille, leur inspire un noble orgueil, un courage indomptable et la haine du genre humain.
»La vie d’un peuple n’est qu’une suite de misères, de crimes et de folies. Cela est vrai de la nation pingouine comme de toutes les nations. À cela près son histoire est admirable d’un bout à l’autre.»
Les deux siècles classiques des Pingouins sont trop connus pour que j’y insiste; mais ce qui n’avait pas été suffisamment observé, c’est comment les théologiens rationalistes, tels que le chanoine Princeteau, donnèrent naissance aux incrédules du siècle suivant. Les premiers se servirent de leur raison pour détruire tout ce qui dans la religion ne leur paraissait point essentiel; ils laissèrent seuls intacts les articles de foi stricte; leurs successeurs intellectuels, instruits par eux à faire usage de la science et de la raison, s’en servirent contre ce qui restait de croyances; la théologie raisonnable engendra la philosophie naturelle.
C’est pourquoi (s’il m’est permis de passer des Pingouins d’autrefois au Souverain Pontife qui gouverne aujourd’hui l’Église universelle) on ne saurait trop admirer la sagesse du pape Pie X qui condamne les études d’exégèse comme contraires à la vérité révélée, funestes à la bonne doctrine théologique et mortelles à la foi. S’il se trouve des religieux pour soutenir contre lui les droits de la science, ce sont des docteurs pernicieux et des maîtres pestilents, et si quelque chrétien les approuve, à moins que ce ne soit une grande linotte, je jure qu’il est de la vache à Colas.
À la fin du siècle des philosophes, l’antique régime de la Pingouinie fut détruit de fond en comble, le roi mis à mort, les privilèges de la noblesse abolis et la République proclamée au milieu des troubles, sous le coup d’une guerre effroyable. L’assemblée qui gouvernait alors la Pingouinie ordonna que tous les ouvrages de métal contenus dans les Eglises fussent mis à la fonte. Les patriotes violèrent les tombes des rois. On raconte que, dans son cercueil ouvert, Draco le Grand apparut noir comme l’ébène et si majestueux, que les violateurs s’enfuirent épouvantés. Selon d’autres témoignages, ces hommes grossiers lui mirent une pipe à la bouche et lui offrirent, par dérision, un verre de vin.
Le dix-septième jour du mois de la fleur, la châsse de sainte Orberose, offerte depuis cinq siècles, en l’église Saint-Maël, à la vénération du peuple, fut transportée dans la maison de ville et soumise aux experts désignés par la commune; elle était de cuivre doré, en forme de nef, toute couverte d’émaux et ornée de pierreries qui furent reconnues fausses. Dans sa prévoyance, le chapitre en avait ôté les rubis, les saphirs, les émeraudes et les grandes boules de cristal de roche, et y avait substitué des morceaux de verre. Elle ne contenait qu’un peu de poussière et de vieux linges qu’on jeta dans un grand feu allumé sur la place de Grève pour y consumer les reliques des saints. Le peuple dansait autour en chantant des chansons patriotiques.
Du seuil de leur échoppe adossée à la maison de ville, le Rouquin et la Rouquine regardaient cette ronde de forcenés. Le Rouquin tondait les chiens et coupait les chats; il fréquentait les cabarets. La Rouquine était rempailleuse et entremetteuse; elle ne manquait pas de sens.
— Tu le vois, Rouquin, dit-elle à son homme: ils commettent un sacrilège. Ils s’en repentiront.
— Tu n’y connais rien, ma femme, répliqua le Rouquin; ils sont devenus philosophes, et quand on est philosophe, c’est pour la vie.
— Je te dis, Rouquin, qu’ils regretteront tôt ou tard ce qu’ils font aujourd’hui. Ils maltraitent les saints qui ne les ont pas suffisamment assistés; mais les cailles ne leur tomberont pas pour cela toutes rôties dans le bec; ils se trouveront aussi gueux que devant et quand ils auront beaucoup tiré la langue, ils redeviendront dévots. Un jour arrivera, et plus tôt qu’on ne croit, où la Pingouinie recommencera d’honorer sa benoîte patronne. Rouquin, il serait sage de garder pour ce jour-là, en notre logis, au fond d’un vieux pot, une poignée de cendre, quelques os et des chiffons. Nous dirons que ce sont les reliques de sainte Orberose, que nous avons sauvées des flammes, au péril de notre vie. Je me trompe bien, si nous n’en recueillerons pas honneur et profit. Cette bonne action pourra nous valoir, dans notre vieillesse, d’être chargés par monsieur le curé de vendre les cierges et de louer les chaises dans la chapelle de sainte Orberose.
Ce jour même, la Rouquine prit à son foyer un peu de cendres et quelques os rongés et les mit dans un vieux pot de confitures, sur l’armoire.
Chapitre II
Trinco
La Nation souveraine avait repris les terres de la noblesse et du clergé pour les vendre à vil prix aux bourgeois et aux paysans. Les bourgeois et les paysans jugèrent que la révolution était bonne pour y acquérir des terres et mauvaise pour les y conserver.