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Les législateurs de la République firent des lois terribles pour la défense de la proprité et édictèrent la mort contre quiconque proposerait le partage des biens. Mais cela ne servit de rien à la république. Les paysans, devenus propriétaires, s’avisaient qu’elle avait, en les enrichissant, porté le trouble dans les fortunes et ils souhaitaient l’avènement d’un régime plus respectueux du bien des particuliers et plus capable d’assurer la stabilité des institutions nouvelles.

Ils ne devaient pas l’attendre longtemps. La république, comme Agrippine, portait dans ses flancs son meurtrier.

Ayant de grandes guerres à soutenir, elle créa les forces militaires qui devaient la sauver et la détruire. Ses législateurs pensaient contenir les généraux par la terreur des supplices; mais s’ils tranchèrent quelquefois la tête aux soldats malheureux, ils n’en pouvaient faire autant aux soldats heureux qui se donnaient sur elle l’avantage de la sauver.

Dans l’enthousiasme de la victoire, les Pingouins régénérés se livrèrent à un dragon plus terrible que celui de leurs fables qui, comme une cigogne au milieu des grenouilles, durant quatorze années, d’un bec insatiable les dévora.

Un demi-siècle après le règne du nouveau dragon, un jeune maharajah de Malaisie, nommé Djambi, désireux de s’instruire en voyageant, comme le scythe Anacharsis, visita la Pingouinie et fit de son séjour une intéressante relation, dont voici la première page:

Voyage du jeune Djambi en Pingouinie

Après quatre-vingt-dix jours de navigation j’abordai dans le port vaste et désert des Pingouins philomaques et me rendis à travers des campagnes incultes jusqu’à la capitale en ruines.

Ceinte de remparts, pleine de casernes et d’arsenaux, elle avait l’air martial et désolé. Dans les rues des hommes rachitiques et bistournés traînaient avec fierté de vieux uniformes et des ferrailles rouillées.

— Qu’est-ce que vous voulez? me demanda rudement, sous la porte de la ville, un militaire dont les moustaches menaçaient le ciel.

— Monsieur, répondis-je, je viens, en curieux, visiter cette île.

— Ce n’est pas une île, répliqua le soldat.

— Quoi! m’écriai-je, l’île des Pingouins n’est point une île?

— Non, monsieur, c’est une insule. On l’appelait autrefois île, mais depuis un siècle, elle porta par décret le nom d’insule. C’est la seule insule de tout l’univers. Vous avez un passeport?

— Le voici.

— Allez le faire viser au ministère des relations extérieures.

Un guide boiteux, qui me conduisait, s’arrêta sur une vaste place.

— L’insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l’ignorez pas, au plus grand génie de l’univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous; cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco; la colonne qui s’élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du diadème. Vous découvrez d’ici l’arc de triomphe dédié à la gloire de Trinco et de sa famille.

— Qu’a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je.

— La guerre.

— Ce n’est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment, nous autres Malais.

— C’est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous les pays et de tous les temps. Il n’a jamais existé d’aussi grand conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à l’est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l’ouest, une île plus spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës; aussi l’appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco; là se bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur l’archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les pays qu’il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des écrevisses dressées sur leurs queues; des hommes rouges coiffés de plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées; des noirs tout nus, armés de leurs dents et de leurs ongles; des pygmées montés sur des grues; des gorilles, se soutenant d’un tronc d’arbre, conduits par un vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion d’honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco par le souffle d’un patriotisme ardent, volaient de victoire en victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde connu.

— Quoi, m’écriai-je, vous possédez la moitié du monde!

— Trinco nous l’a conquis et nous l’a perdu. Aussi grand dans ses défaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu’il avait conquis. Il s’est fait prendre même ces deux îles que nous possédions avant lui, Ampélophore et la Mâchoire-du-Chien. Il a laissé la Pingouinie appauvrie et dépeuplée. La fleur de l’insule a péri dans ses guerres. Lors de sa chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux dont nous descendons. Mais il nous a donné la gloire.

— Il vous l’a fait payer cher!

— La gloire ne se paye jamais trop cher, répliqua mon guide.

Chapitre III

Voyage du docteur Obnubile

Après une succession de vicissitudes inouïes, dont le souvenir est perdu en grande partie par l’injure du temps et le mauvais style des historiens, les Pingouins établirent le gouvernement des Pingouins par eux-mêmes. Ils élurent une diète ou assemblée et l’investirent du privilège de nommer le chef de l’État. Celui-ci, choisi parmi les simples Pingouins, ne portait pas au front la crête formidable du monstre, et n’exerçait point sur le peuple une autorité absolue. Il était lui-même soumis aux lois de la nation. On ne lui donnait pas le titre de roi; un nombre ordinal ne suivait pas son nom. Il se nommait Paturle, Janvion, Truffaldin, Coquenpot, Bredouille. Ces magistrats ne faisaient point la guerre. Ils n’avaient pas d’habit pour cela.

Le nouvel État reçut le nom de chose publique ou république. Ses partisans étaient appelés républicanistes ou républicains. On les nommait aussi chosards et parfois fripouilles; mais ce dernier terme était pris en mauvaise part.

La démocratie pingouine ne se gouvernait point par elle-même; elle obéissait à une oligarchie financière qui faisait l’opinion par les journaux, et tenait dans sa main les députés, les ministres et le président. Elle ordonnait souverainement des finances de la république et dirigeait la politique extérieure du pays.

Les empires et les royaumes entretenaient alors des armées et des flottes énormes; obligée, pour sa sûreté, de faire comme eux, la Pingouinie succombait sous le poids des armements. Tout le monde déplorait ou feignait de déplorer une si dure nécessité; cependant les riches, les gens de négoce et d’affaires s’y soumettaient de bon cœur par patriotisme et par ce qu’ils comptaient sur les soldats et les marins pour défendre leurs biens et acquérir au dehors des marchés et des territoires; les grands industriels poussaient à la fabrication des canons et des navires par zèle pour la défense nationale et afin d’obtenir des commandes. Parmi les citoyens de condition moyenne et de professions libérales, les uns se résignaient sans plainte à cet état de choses, estimant qu’il durerait toujours; les autres en attendaient impatiemment la fin et pensaient amener les puissances au désarmement simultané.