De là, sans doute, son goût prononcé pour les petits chevaux cosaques, les invasions martiennes, les époques catastrophiques, qui, comme par magie, rendent les hommes pareils à des enfants. Son meilleur souvenir : les matins d’hiver dans cette ferme allemande où il charriait du fumier comme prisonnier de guerre. L’enfer de la guerre, certes. Et l’enfer de la paix ? Personne jamais n’en parle, hypocrites nations ! Il n’y a qu’une paix orageuse pour nous empêcher de mourir à petit feu. Ou sinon, vous voilà supprimant les déboires rédempteurs, comme le con de la fable, sciant la branche sur laquelle vous êtes assis. Grotesque.
« Grotesque ? »
Elle s’était immobilisée, tournant la salade, dont on sentait d’ici l’odeur piquante et alliacée – tout l’autre sud fleurissait dans cette pointe un peu canaille, émoustillante, vaguement ironique. Que de réalités dans l’irréalité !
« Cette mise en scène. Toute cette mise en scène autour d’un cadavre. Tu ne peux pas savoir. A vingt kilomètres d’ici. On croit rêver. »
Il avait encore devant les yeux le geste de cette femme roulant en boule le drap souillé et le fourrant sous un lit. Cette implacable affirmation de la vie devant la mort… Ce geste qui s’accordait si bien avec les actes de violence que la vie commettait depuis quelques centaines de millions d’années, avec cette détermination aveugle, effrayante qui assurait le développement des espèces, cette permanence absurde sur la terre… pour aboutir à ce crépitement d’insectes, dehors, comme au geste de cette femme, un après-midi de septembre, dans une chambre mortuaire chrétienne…
« Ce cloisonnement de l’esprit chez les simples, tu comprends, cette faculté d’oubli, presque immédiate… La disproportion qu’il y avait entre ce mort – pour qui la sphère solaire aurait dû exploser, comme l’eût souhaité Shakespeare – et… et ce drap qu’on lui arrachait… cette négation de la valeur de la vie, beaucoup plus que son affirmation, par le peu de valeur que son interruption paraît avoir pour presque tous ces gens, moi peut-être… ce geste détruisait beaucoup plus que la corruption ce misérable… Je sais bien, mieux que personne ! qu’un mort n’est rien, mais qui peut se flatter d’une objectivité si pure, si théorique ? C’est le geste de cette femme qui a sanctionné la mort de son mari – qu’elle aimait ! »
Même impression lorsqu’une deuxième naissance était désirée ou attendue dans un de ces innombrables foyers où il entendait dire par le père ou la mère à propos du premier enfant : « On ne sait jamais ce qui peut arriver », comme on envisage de remplacer sa voiture ! Les raisons qui le scandalisaient étaient plus obscures que leur rustrerie. C’était comme si quelque chose, en lui, se trouvait brutalement floué, ou insulté.
Floué, surtout… Ainsi, parfois, à l’époque de sa « puberté » religieuse (né catholique), se réveillait-il en sursaut, secoué par une idée aussi sèchement que si quelqu’un avait interrompu son sommeil en le secouant par l’épaule : un seul cadavre de bébé asiatique (ou nègre, ou du néolithique) anéantissait radicalement à lui seul les probabilités d’un plan de création divin, où l’homme occupât une place privilégiée, où chacun de ses cheveux fût compté… Ce n’était guère de cheveux qu’il s’agissait dans l’histoire du monde, mais des milliards de cadavres de créatures intermédiaires auxquels ni le hasard ni la providence n’avaient permis d’accéder à la conscience, qui n’avaient pas eu le temps de devenir des hommes, mais qui étaient pourtant des hommes… Il y avait là de quoi éprouver le sentiment d’une imposture de belle taille, de la part d’un dieu qui, s’il eût existé, n’eût été qu’un mauvais plaisantin : sa création n’était, comme le dit Nietzsche, « qu’une somme de douleur et d’illogisme qui abaisserait la valeur totale du devenir ».
Le hasard, le hasard imbécile pouvait être seul responsable du peu de prix de la conscience et de l’existence humaines, qui n’en avaient déjà pas beaucoup aux yeux des hommes eux-mêmes…
Ce qui l’avait surtout frappé aujourd’hui – cette bizarre impression d’irréalité qu’il s’expliquait si mal lui-même, domine s’il avait débarqué d’une autre planète, où les Choses se seraient passées autrement, et dont il lui restât l’obscure mémoire…
« Ce qui m’a frappé, c’est le naturel avec lequel ces gens enterrent l’un d’entre eux… Tout était si scabreux ! Personne ne bronchait… Ce bûcheron endimanché… J’avais l’impression d’un énorme malentendu… Une espèce de farce inutile : j’ai parlé de mise en scène sans le vouloir. Si l’un d’eux s’était mis à à faire quelque chose de complètement absurde – uriner dans le cercueil, arracher l’oreille de son voisin pour la manger – j’aurais été à peine plus surpris…»
Il revoyait ce bûcheron endimanché qui entassait les débris de ses ancêtres dans un coin de la fosse qu’il venait de creuser (« Comme ça, il ne sera pas seul »), le cercueil fou naviguant au milieu des fougères (Bunuel n’aurait pas mieux fait), les lunettes emblématiques de ce pasteur astiqué jusqu’au bout des ongles (et qui s’appelait M. Barthélémy !), sa voix lointaine, chevrotée, que le plein air accompagnait du concert d’insectes : « Omort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? », ces mots emportés dans l’espace par la chaleur pleine d’odeurs solennelles, Abel Reilhan, la fosse comblée, arrachant une ardoise au toit d’un vieil appentis et gravant dessus avec un tournevis les initiales du défunt, les dates de sa naissance et de sa mort, pour la planter d’un coup de talon à la tête de sa tombe – mystérieuse identité livrée à l’indifférence des orties, du soleil, de la pluie…
« Je me suis demandé ce que nous venions faire dans tout ça : mort, vie, je tombais de la lune ; pendant plusieurs heures, j’ai dû tout oublier ; c’est comme si je voyais les choses pour la première fois : ni tragiques, ni comiques – incompréhensibles. »
Ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait, s’amusant quelquefois à provoquer lui-même ce phénomène en essayant par exemple de retrouver au-delà de la mémoire et des habitudes prises l’aspect primitif et inintelligible d’une chose (comme tous les grands exilés obsédés par des sensations perdues). Mais dans le cas présent, cela s’était produit bien malgré lui, et avec la violence d’une révélation.
« Cela m’a pris dans le chemin, comme un vertige, et cela s’est un peu dissipé au moment où je me suis penché vers la fenêtre pour observer machinalement ce toit qui semblait couvert de plomb sous la lumière… et, juste avant, il y avait eu cette histoire de drap… Une espèce de collapsus mental, tu sais, comme pourraient en provoquer le surmenage, l’insomnie, ou je ne sais quoi. »