Marcello Dente se dressa d’un bond, l’estomac noué. Déjà deux autres hommes franchissaient le mur à leur tour. Ils ouvrirent le portail et une femme se glissa à l’intérieur : Wanda, avec un pantalon moulant et un T-shirt noirs. Le directeur des jeux courait déjà vers son living où se trouvaient toutes ses armes. Il ne put pas l’atteindre. Le premier intrus lui avait barré le chemin et le fit tomber d’un croche-pied. La pointe de la machette se posa sur sa gorge.
— Lyle, attends ! cria la femme.
Marcello Dente ivre de terreur sentit ses sphincters se relâcher, Wanda s’approcha de lui, avec un sourire ironique :
— Marcello, relève-toi.
La machette s’éloigna et l’Italien se redressa, essayant vainement de reprendre son sang-froid. La métisse lui lança d’un ton ironique :
— Tu n’es pas content de me voir… Tu me cherchais pourtant hier soir…
— Moi ! Je te cherchais ? fit-il d’une voix étranglée.
Elle le gifla à toute volée.
— Menteur ! Salaud de Blanc ! Ce n’était pas ta voiture, cette nuit dans Phuku Close ?
Marcello Dente ne répondit pas.
Les trois Noirs observaient la scène, muets comme des statues. L’Italien regarda le portail. Wanda secoua la tête :
— N’essaie pas de fuir, ils te tueront avant. Nous avons à parler. Viens plutôt à l’intérieur…
Elle le poussa vers le living-room moderne. Wanda regarda autour d’elle, les objets d’art, les canapés profonds, les poufs et la grande table de marbre et l’inévitable magnétoscope Akaï glissé sous la télé avec une pile de cassettes porno importées en fraude.
La métisse se rapprocha de Marcello et demanda d’un ton presque enjoué :
— Dis donc, ce n’est pas sur cette table que tu m’as baisée pour la première fois ?
L’Italien ne répondit pas, sa pomme d’Adam jouant au yo-yo dans sa gorge.
— Couche-toi là, intima Wanda.
Comme il n’obéissait pas, Lyle, de la pointe de sa machette, força l’Italien à s’étendre à plat dos sur la table. Le marbre était glacial contre ses omoplates, mais il avait encore plus froid à l’intérieur. Il réussit à articuler :
— Tu veux me parler…
Maintenant, il était complètement allongé, et deux des terroristes maintenaient immobile son torse et ses jambes. Sa tête pendait à l’extérieur, et il devait faire un effort pour la garder horizontale. Ses vertèbres devinrent très vite douloureuses.
— Pourquoi étais-tu à Phuku Close, cette nuit ? demanda Wanda.
— Je te cherchais…
— Menteur. Dis-moi vite la vérité ou je te tue.
Marcello Dente avala sa salive, croisa le regard de la métisse et commença à tout déballer. Lorsque Wanda fut certaine qu’il avait tout dit, elle fit signe à Lyle qui sortit de sa poche un morceau de fil de fer barbelé terminé par deux poignées. Marcello poussa un rugissement de terreur et tenta de se relever. Aussitôt, la pointe de la machette s’enfonça dans son ventre.
Il retomba sur le dos. Lyle lui tira la tête en arrière crochant dans ses cheveux. L’Italien poussa un nouveau hurlement et Wanda lança un ordre en sotho. Lyle regarda autour de lui, vit une corbeille de fruits. Il y prit une petite orange et d’un geste sec, il enfonça le fruit dans la bouche de l’Italien avant de nouer une serviette par-dessus, pour maintenir le fruit en place.
Les deux autres Noirs s’étaient installés sur lui, l’immobilisant totalement. Quand les premières pointes du fil de fer entamèrent sa gorge, il poussa un grognement déchirant.
Lyle et Wanda se mirent alors à lui scier littéralement la gorge, appuyant de toutes leurs forces. Le sang gicla, inondant le cou et le torse. Peu à peu, les barbelés s’enfonçaient dans la chair. Wanda se pencha vers Marcello dont les spasmes s’affaiblissaient déjà.
— Tu n’aideras plus jamais ces salauds de Sud-Afs !
Il y eut un gargouillement horrible et des bulles s’échappèrent de la blessure. Le barbelé venait d’entamer le larynx. La tête de Marcello semblait prise de la danse de Saint-Guy. Le sang coulait partout. Soudain, un jet saccadé jaillit à l’horizontale, éclaboussant Lyle. Le barbelé venait d’atteindre une des carotides. L’Italien se vidait à grands jets. Il eut quelques brefs soubresauts, un râle affreux et il cessa de bouger. Le fil de fer barbelé avait disparu dans l’horrible entaille qui allait d’une carotide à l’autre.
— Partons ! dit simplement Wanda.
Elle trempa un doigt dans le sang, puis écrivit sur le marbre les trois lettres ANC.
Avant de sortir de la pièce, Lyle cueillit dans la coupe de fruits une superbe pomme et mordit dedans.
Wanda éprouvait une sorte de griserie morbide. C’était la première fois qu’elle se vengeait physiquement de quelqu’un. Elle aurait pu exécuter Marcello d’un coup de machette, mais tenait à inspirer la terreur. Elle regarda le ciel bleu et se dit que ce n’était qu’un début.
Depuis vingt minutes, Malko zigzaguait dans les avenues calmes du quartier des ambassades. Chaque villa était isolée au milieu d’un immense jardin et on ne voyait âme qui vive. Il était passé devant l’ambassade US et la résidence de l’ambassadeur, avait tenté de se renseigner, mais personne ne semblait connaître Marcello Dente.
Enfin, au bout d’une allée bordée d’acacias, il aperçut devant un portail blanc, la Jaguar noire. Le portail était entrouvert. Malko le poussa et entra. S’arrêtant net. Ce qu’il vit n’avait rien de rassurant : le cadavre d’un chien égorgé. Il sortit son Browning et se rua à l’intérieur de la villa. Un bruit le figea à l’entrée du living. Des gouttes qui coulaient régulièrement et s’écrasaient sur le marbre. Comme un robinet qui fuit. Seulement, ce n’était pas un robinet, mais la gorge de Marcello Dente. Un essaim de mouches couvrait déjà l’affreuse blessure et l’odeur fade du sang donnait la nausée. L’Italien avait les yeux ouverts et semblait reposer sur une dalle de morgue. Il défit la serviette qui le bâillonnait. Impossible de retirer l’orange : les dents du mort étaient profondément incrustées dedans.
— Quels sauvages ! murmura Malko pour lui-même.
Wanda et ses amis s’étaient vengés, apparemment, sûrs de l’impunité.
Il entreprit une fouille complète de la maison, et dans la chambre, tomba sur plusieurs photos de Marcello en compagnie de Wanda, sublime dans un maillot de panthère. Elles avaient été prises au bord d’une piscine ombragée d’arbres tropicaux et on apercevait dans le fond des bungalows. Une autre attira son attention. Le couple enlacé devant un monstrueux baobab, au milieu d’une savane aride. Il prit les deux photos. Les autres documents ne présentaient aucun intérêt.
Il ressortit, retrouvant la Sierra transformée en four et fila vers Kaunda Road. Gaborone n’était qu’une ébauche de ville, avec ses cabanes et ses villas disséminées dans la verdure, entrelardées de larges espaces non construits, désertiques. Seul, le minuscule Mail piétonnier avait un peu d’animation.
Pourvu que le NSC réagisse vite, se dit Malko. Parce que leurs adversaires, eux, ne perdaient pas de temps.
Viktor Gorbatchev était en train d’examiner les rapports de la semaine, quand sa secrétaire lui annonça un coup de fil urgent. Normalement, le rezident ne parlait à personne, sauf annoncé à l’avance. Mais le nom de code précisé le forçait à prendre cet appel. Il décrocha avec regret, sentant venir les problèmes. C’était son premier poste en Afrique et il en avait déjà assez.