Carl van Haag décrocha le micro et commença à appeler son ami.
— Roger, Roger, ici van Haag, vous m’entendez ?
Pas de réponse.
Le pilote montra à Malko une excroissance en plein milieu du bush : le baobab géant, isolé.
— La piste est à droite. Quand vous voulez, je me pose…
Seulement, Roger ne répondait toujours pas. Le Cessna continuait à tourner à cinq cents pieds, comme un vautour, passant chaque fois au-dessus de la même falaise rouge, puis d’un à-plat rocheux. Malko en avait le tournis. En plus, cet avion qui décrivait des cercles inlassablement finirait par attirer l’attention. Carl van Haag répétait sa litanie, les traits crispés. Enfin, il y eut un vague crachouillis dans la radio et il se retourna, fou de joie.
— Ça y est ! Il m’entend !
Il reprit de plus belle, mais tout ce qu’il eut en retour, ce fut quelques mots incompréhensibles. De guerre lasse, il reposa le micro et dit au pilote :
— On se pose ! J’espère qu’il a compris. Au pire, on repartira.
Virage, train sorti, le Cessna se présenta devant ce qui ressemblait plus à des montagnes russes qu’à une piste d’atterrissage. Le contact avec le sol fut brutal. L’appareil rebondit deux fois avant de se mettre à rouler dans un nuage de poussière rouge. Le pilote jurait entre ses dents tout en donnant de petits coups de freins rapides : le bout de piste approchait très vite.
Ils stoppèrent quelques mètres avant et le Cessna revint se garer sur une bretelle caillouteuse. Ils descendirent tous les trois. L’air était presque frais avec une agréable petite brise. À perte de vue, le bush. Il n’y avait plus qu’à attendre.
Vingt minutes plus tard, ils virent surgir un engin étrange : un pick-up avec des sièges surélevés, pas de pare-brise, filant à toute vitesse. Il s’arrêta près de l’appareil et un jeune homme en short, torse nu, en descendit. Il se précipita vers le major et l’étreignit. Ce dernier le prit à part et lui expliqua le but de leur visite. Apparemment cela ne lui déplaisait pas… Il y eut une longue discussion en afrikaans puis le dénommé Roger lança :
— OK, on y va. Nous serons là dans deux heures.
— Tout ce que vous voulez, dit le pilote à condition qu’on redécolle avant la nuit. Dernier carat : quatre heures. Je reste à l’écoute radio.
Ils étaient déjà tous dans le pick-up qui démarra dans un nuage de poussière. À peine étaient-ils hors de vue de l’avion que le major commença à distribuer les armes et les chargeurs. Roger ne semblait pas surpris. Van Haag expliqua à Malko :
— C’est un ancien de chez nous qui est revenu à la terre, mais il est toujours là pour donner un coup de main…
Le pick-up fonçait à cent à l’heure à travers le bush, suivant une piste invisible. Le terrain était accidenté avec des collines, des marécages et, de l’autre côté du Limpopo, une falaise abrupte surmontée d’une balise radio. Malko se demandait comment Roger retrouvait son chemin au milieu de ce lacis de pistes à peine tracées. Une autruche déboula devant eux, s’enfuyant à toute vitesse d’une démarche grotesque.
— Un mâle, commenta Roger, il est tout noir.
Cinq cents mètres plus loin, le conducteur stoppa brutalement et ils furent tous projetés les uns contre les autres. Malko allait demander la raison de ce brusque arrêt quand Roger tendit le bras vers une crête toute proche de la route.
— Regardez ! Ils viennent de Rhodésie. Là-bas, ils meurent de faim…
Malko aperçut une harde d’éléphants, une vingtaine au moins, avançant lentement vers la route, en grignotant au passage des branches d’épineux. Efflanqués, la plupart privés de défenses, placides et impressionnants. Roger avait coupé le moteur.
— Il ne faut pas s’énerver, dit-il, sinon, ils risquent de rester au milieu de la piste et, là, on ne passe plus.
Pendant un quart d’heure, ils regardèrent les pachydermes défiler devant eux, traverser une petite mare et poursuivre leur chemin sur une crête aride, vers le nord. Ça c’était la véritable Afrique. Enfin, ils purent redémarrer… Quelques kilomètres plus loin, ils virent un panneau indiquant « Limpopo-Lodge 1 km ».
La végétation s’épaissit brusquement. Des arbres majestueux, des baobabs, des fromagers. Puis ils débouchèrent le long d’une pelouse, bordée de petits bâtiments coquets avec, même, une piscine. Celle où Wanda avait été photographiée avec Marcello. Le cœur de Malko battit plus vite. Est-ce que son intuition allait se révéler juste ? Les trois hommes descendirent du pick-up, armes au poing. Ils regardèrent autour d’eux. Le silence était absolu à part les cris des oiseaux et il n’y avait personne en vue. Pas de véhicule non plus. L’endroit paraissait abandonné.
Ils suivirent un sentier, débouchant près de plusieurs constructions en bambou. Un bar désert, une salle de jeu aux murs tapissés de trophées et une esplanade en face d’un splendide massif de fleurs avec plusieurs tables. Toujours personne. Le château de la Belle au Bois Dormant.
Ils avancèrent encore un peu et soudain van Haag se baissa pour ramasser quelque chose. Malko s’approcha : une cartouche de Kalachnikov, toute neuve. Pas vraiment le genre d’objet qu’on trouve dans un lodge de tourisme…
— On dirait que vous aviez raison ! s’exclama van Haag. Mais où peuvent-ils être ?
Ils aperçurent derrière les bungalows des cabanes où devait loger le personnel. Trente secondes plus tard, le major tombait nez à nez avec une Noire en boubou au front bas, qui poussa un hurlement devant son pistolet-mitrailleur et s’enfuit… Ils la rattrapèrent dans une cuisine où d’autres femmes épluchaient du maïs. Elles se figèrent devant l’intrusion des trois hommes. Roger qui parlait leur dialecte commença par les rassurer et se mit à interroger une des cuisinières, traduisant au fur et à mesure. La Noire parlait d’une voix si lente qu’on aurait dit un robot.
— Oui, il y a eu beaucoup de Noirs armés depuis trois jours.
— Qui sont-ils ?
Silence. Puis la Noire consentit à préciser :
— Des Freedom Fighters. Ils ont demandé de la nourriture. Ils leur ont donné ce qu’ils avaient ; du Gouda et du jambon, de la bière.
— Où sont-ils maintenant ?
Geste vague vers le Limpopo.
— Il y a un pont ? demanda Malko.
— Non, pas de pont, fit Roger, seulement un gué.
— Depuis quand sont-ils partis ?
Pas de réponse.
— Hier ? Aujourd’hui ? insista Roger.
— Aujourd’hui. Il y a peu de temps.
Roger prit la Noire par l’épaule et la poussa hors de la cuisine. Elle se laissa faire passivement.
— Viens nous montrer la piste.
Roger se retourna vers ses compagnons.
— Nous sommes à une vingtaine de kilomètres du Limpopo à vol d’oiseau, mais il y a des dizaines de pistes. Sans elle, nous n’arriverons pas à trouver le gué.
Ils regagnèrent le pick-up et la Noire s’installa à côté de Roger. Elle les guida jusqu’à la sortie du domaine dans un dédale de pistes. Malko aperçut soudain des traces fraîches de pneus. Alertés par l’avion, les gens de l’ANC avaient filé vers l’Afrique du Sud.
Ils s’engagèrent dans un sentier étroit serpentant au milieu d’une végétation luxuriante, bourrée de trous, de passages marécageux. Roger, pour aller plus vite, prenait les bosses à rebrousse-poil, ce qui projetait les passagers dans tous les sens. Ils se cognaient aux ridelles, avaient le visage fouetté par les branches, encaissaient des secousses terribles dans les reins. Malko faillit plusieurs fois être éjecté dans la jungle cernant la piste.
Carl van Haag ne disait pas un mot, les yeux clignotant sous la poussière, les pupilles rétrécies, les traits figés. Concentré sur la chasse. Une roue avant s’enfonça brusquement dans une ornière de sable faussement durci, le pick-up prit un angle de trente degrés et stoppa brutalement, moteur calé. Ils bondirent à terre, tirant, poussant, laissant Roger jouer avec ses vitesses pour arracher le véhicule à son piège. Le Limpopo semblait toujours aussi loin. Le soleil leur brûlait les yeux et le visage. À côté de Roger à l’avant, la Noire demeurait silencieuse, détachée, pas concernée. Sauf à chaque embranchement où elle tendait les bras pour indiquer la bonne piste.