Chapitre 21
Les semaines suivantes, Myriam présente son fiancé à sa sœur et à Colette, autour d’un chocolat chaud à la pâtisserie Viennoise, rue de l’École-de-Médecine. Colette le trouve épatant. Noémie est plus réservée, elle ressent l’aventure de sa sœur comme un abandon.
— Fais attention. Ne te jette pas dans les bras du premier venu, dit-elle. Je te rappelle que Pétain veut interdire le divorce.
Myriam voit bien, sous ces conseils bienveillants, poindre des accents de jalousie. Elle ne relève pas.
Vicente, lui aussi, présente sa fiancée à ses amis. Ils sont étranges et mal élevés, ils prennent de la confiture au haschich, ils boivent des glass, ils détestent les bourgeois, ils ont les cheveux longs gominés et des vestes à soufflet, ils ne se déplacent qu’entre les trois monts : Montmartre, Montparnasse, et la villa Montmorency, où certaines nuits, avenue des Sycomores, Vicente a dormi chez André Gide.
Ils jugent Myriam trop sérieuse :
— Elle est terne et besogneuse. Rosie était une bourgeoise, mais elle était jolie.
Vicente répond alors cette phrase que lui avait dite un jour son père, devant un coucher de soleil :
— Méfie-toi de ce qui est joli. Cherche ce qui est beau.
— Mais qu’est-ce que tu lui trouves de beau ?
Vicente regarde ses amis en insistant bien sur chacun des mots :
— Elle est juive.
Myriam, c’est son cri de guerre. C’est son fragment noir de beauté. Avec elle, il emmerde la terre entière. Les Allemands, les bourgeois et Olga Molaire.
Noémie, qui avait toujours été une élève brillante, se met à travailler de façon incohérente. Son professeur d’allemand écrit sur son bulletin, à la fin du premier trimestre : « Élève déconcertante. Fait très bien ou très mal. »
Elle quitte l’hypokhâgne pour suivre les cours de littérature en auditeur libre à la Sorbonne – ainsi elle retrouve sa sœur. Elle est prête à l’attendre des heures, devant les portes de l’amphithéâtre Richelieu, simplement pour pouvoir rentrer en métro avec Myriam, comme autrefois quand elles revenaient du collège.
— Elle m’étouffe, dit Myriam à sa mère.
— Mais c’est ta sœur et tu as de la chance de l’avoir, répond Emma dont la gorge se serre.
Myriam s’en veut. Elle sait que sa mère n’a plus de nouvelles de ses parents ni de ses sœurs depuis plusieurs semaines. Les lettres envoyées en Pologne restent sans réponse.
Un matin, à Lodz, les parents d’Emma se réveillent prisonniers. Leur quartier a été bouclé pendant la nuit, avec des barrières en bois, doublées de fils barbelés. Les patrouilles de la police régulière empêchent les gens de s’enfuir. Impossible d’entrer, impossible de sortir. Les magasins ne sont pas approvisionnés. Les germes et les microbes se répandent. Semaine après semaine le ghetto devient un tombeau à ciel ouvert. Chaque jour, des dizaines de personnes y meurent de famine ou de maladie. Les corps s’entassent sur des charrettes dont on ne sait pas quoi faire. Il se répand des odeurs infectes. Les Allemands n’entrent pas à cause des épidémies. Ils attendent. C’est le début de l’extermination des Juifs, par mort « naturelle ».
Voilà pourquoi Emma n’a plus de nouvelles de ses parents, ni d’Olga, Fania, Maria, ni de Viktor, son petit frère.
Noémie s’inscrit dans un cours de formation accélérée de professeur, qui lui permettrait d’obtenir un diplôme au mois de juillet si les examens ne sont pas repoussés. Et ainsi, de gagner sa vie, tout en écrivant.
— Regarde cette lettre. On y voit que, malgré l’interdiction faite aux Juifs de publier des livres, elle n’abandonne pas son projet.
Sorbonne 9 h en attendant le prof.
Chère Maman, cher Papa, cher Jacquot,
J’ai eu il y a trois semaines une espèce de « choc sentimental ». Et depuis j’ai écrit avec une très grande facilité de nombreux petits poèmes en prose.
De tout ce que j’ai écrit, ils sont certainement les plus publiables. En ce sens qu’ils sont mûrs, et comportent déjà en eux quelque chose. Je les ai envoyés à Mlle Lenoir et hier elle m’a demandé de venir pour que nous en parlions. Ils lui ont plu. Il y avait même des moments où elle me disait quelles étaient les choses qu’elle aimait, j’en étais gênée… Enfin, elle est très emballée.
Bibliothèque Sorbonne 3 h 20
Elle les a tapés à la machine et envoyés à quelqu’un qui pourra en donner un jugement bien plus impartial, car elle a peur d’être trop sévère ou de ne pas l’être assez. Vraiment, hier a été un grand jour pour moi.
Je ne sais pas exactement comment dire les choses, mais j’ai senti hier avec force que plus tard, non pas plus tard comme on dit un jour, mais dans deux ou trois ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, j’écrirai et je publierai.
Voilà, je vous aurais raconté bien des choses plus précises encore. Mais je ne peux pas. C’est trop compliqué et par moment trop douloureux. Toujours est-il que je dois à quelqu’un ça. Pas mal. Que j’aime beaucoup.
Là-dessus je vous embrasse fort et attends Jacquot vendredi. Je serai à la gare.
Je vous embrasse No.
Cette lettre, non datée, a été écrite avant le mois de juin 1941. À cette date, Myriam et Noémie apprennent qu’un numerus clausus limite à présent l’inscription des étudiants juifs à l’université. Elles doivent renoncer à la Sorbonne.
Numerus clausus. Ce mot les choque. Elles l’entendaient dans la bouche de leur mère, qui n’avait pas pu faire les études de physique dont elle rêvait. Ces mots latins évoquaient une période éloignée, la Russie, le XIXe siècle… Jamais elles n’auraient pu imaginer que cela pourrait un jour les concerner.
À Paris, des attentats sont commis contre des soldats allemands. En représailles, des otages sont fusillés. Et les théâtres, restaurants et cinémas sont fermés pour un temps donné. Les filles ont la sensation de ne plus avoir le droit de rien faire.
Quelques jours plus tard, Ephraïm apprend que les Allemands sont rentrés dans Riga. La grande synagogue chorale où sa femme aimait aller chanter a été incendiée par des nationalistes. Ils ont enfermé les gens à l’intérieur de la synagogue et les ont brûlés vifs.
Ephraïm ne dit rien à Emma. Tout comme Emma cache à Ephraïm qu’elle ne reçoit plus de courrier de Pologne. Chacun protège l’autre.
Ils doivent se rendre à la préfecture pour signer les registres. Ephraïm, qui a entendu parler de départs vers l’Allemagne, pose des questions à l’agent d’administration.
— Mais qu’est-ce qu’on y fait exactement, en Allemagne ?
L’agent tend à Ephraïm un dépliant, sur lequel on voit le dessin d’un ouvrier regarder vers l’est. En lettres capitales, on peut lire : « Si tu veux gagner davantage… viens travailler en Allemagne. Renseignez-vous : office de placement allemand ou Feldkommandantur ou Kreiskommandantur. »
— Pourquoi pas, dit Ephraïm à Emma. Peut-être que travailler quelques mois, au nom de la France, permettrait de faire avancer notre naturalisation ? Cela montrerait nos efforts et surtout, notre bonne volonté.