Выбрать главу

— Arrête, on n’est pas devenus des petits bourgeois. Et puis on s’en fout de faire le ménage.

Il faut quand même se nourrir. Quand elle n’est pas en cours à la Sorbonne, Myriam fait la queue devant les magasins d’alimentation. En tant que Juive, elle n’a pas le droit de faire ses courses en même temps que les Françaises : seulement entre quinze heures et seize heures. Le ticket de rationnement DN donne droit à du tapioca, le DR à des petits pois, et le ticket 36 à des mange-tout. Parfois quand arrive son tour, il ne reste plus rien. Elle s’excuse auprès de Vicente.

— Pas la peine de t’excuser ! On va boire, c’est bien mieux que manger !

Vicente aime s’étourdir le ventre vide, il entraîne Myriam avec lui dans les caves interdites, au Dupont-Latin à l’angle de la rue des Écoles, et au café Capoulade rue Soufflot. Myriam écrira : « Un soir rue Gay-Lussac avec Vicente. Le bruit que nous faisons incommode les voisins. Ils appellent la police. Alors j’ai sauté par une fenêtre. Il faisait nuit noire. Arrivant au niveau de la rue des Feuillantines, j’entends venir une patrouille de deux policiers français. Dans un coin sombre, je me suis accroupie. »

Sauter, se cacher, échapper à la police : c’est comme un grand jeu dont il faut se sortir vivante. Myriam ne doute de rien et surtout pas du fait qu’elle est invincible.

— Après la guerre, on va découvrir un syndrome de dépression qui va toucher certains résistants. Parce que jamais ils ne s’étaient sentis aussi vivants que frôlant la mort à chaque instant. Tu crois que Myriam a pu le ressentir ?

— … Mon père oui, c’est sûr. Vicente a souffert du retour à la « vie normale ». Il avait besoin de la brûlure du risque.

Petit à petit, à mesure que l’administration fait son travail minutieux d’épouilleuse, cherchant à recenser un à un chaque Juif vivant sur le sol français, l’occupant continue d’émettre de nouvelles ordonnances qui restreignent toujours plus leur liberté. C’est un travail lent, efficace. Entre la fin de l’année 1941 et le courant 1942, les Juifs ne doivent plus s’éloigner de chez eux dans un rayon de plus de cinq kilomètres. Le couvre-feu leur est imposé à partir de vingt heures – ils n’ont pas le droit de déménager. En mai 1942, le port d’une étoile jaune bien visible sur leur manteau est obligatoire afin de faciliter le travail de la police qui doit vérifier qu’ils respectent le couvre-feu et les restrictions de déplacement.

En signe de protestation, les étudiants de la Sorbonne cousent sur leurs vestes des étoiles jaunes avec l’inscription « Philo ». Ils se font arrêter au Quartier latin par des policiers. Les parents deviennent fous.

— Mais vous vous rendez compte des risques que vous prenez ?

La famille Rabinovitch est enfermée dans sa campagne, elle n’a plus le droit de voyager, plus le droit de sortir le soir, plus le droit de prendre le train.

Myriam et Vicente, eux, peuvent faire des allers-retours entre Paris et la Normandie. À l’aller, ils emportent dans leurs bagages des objets de première nécessité et, au retour, de la nourriture. Ces mouvements de va-et-vient donnent un peu d’air à la famille Rabinovitch.

C’est pour Noémie que la situation est la plus douloureuse, surtout lorsqu’elle voit sa grande sœur prendre le train pour Paris avec son jeune et beau mari.

Un soir, assise à la terrasse de La Rhumerie martiniquaise, 166 boulevard Saint-Germain, Myriam boit un verre avec Vicente et sa bande de copains. Il commence à se faire tard, le couvre-feu interdit aux Juifs de se trouver dans la rue après huit heures du soir, mais Myriam n’a pas envie de quitter cette bande joyeuse qui rigole à gorge déployée dans les vapeurs d’alcool. Elle est majeure, elle est mariée, elle est femme, elle veut sentir sur sa peau la morsure de la liberté. Elle ferme les yeux et penche la tête en arrière pour mieux apprécier la brûlure du rhum, de ses lèvres jusqu’au fond de sa gorge.

Quand elle rouvre les yeux, la police est là. Contrôle des papiers. C’est rapide comme une inondation. Quelques secondes plus tôt, elle pouvait se lever, partir – s’en sortir. En une respiration, elle est prise, la main au collet, c’est terminé. Elle ressent d’étroites caresses glacées sur ses joues et sa nuque – sous les bras. Sensation de noyade. Et pourtant, elle pourrait presque en rire d’ivresse. L’alcool lui donne la sensation ouatée que tout cela n’est peut-être pas une scène de la vie réelle.

Dans La Rhumerie martiniquaise, la tension monte parmi les buveurs assis en terrasse, la présence des uniformes n’est pas agréable, les clients montrent une forme d’hostilité. Les hommes fouillent dans leurs poches, un peu trop longtemps, afin d’agacer les policiers. Les dames soupirent en cherchant leurs papiers dans leurs sacs à main.

Myriam sait qu’elle est foutue. Des éclairs inutiles traversent sa pensée. S’enfermer dans les toilettes ? Le policier viendra l’y chercher. Payer son verre et partir comme si de rien n’était ? Non. On l’a déjà repérée. Partir en courant ? Mais on la rattraperait bien vite. Myriam est prise au piège. Tout devient absurde. Son verre de rhum. Le cendrier. Les cigarettes écrasées. Mourir pour se sentir libre en buvant de l’alcool à la terrasse d’un café parisien. Quelle absurdité quand la vie s’arrête. Myriam tend sa carte d’identité au policier, sur laquelle le mot « JUIF » est tamponné.

— Vous êtes en fraude.

Oui, elle le sait. C’est passible d’internement. Elle peut dès ce soir être envoyée dans ces étranges « camps » dont personne ne sait ce qu’il s’y passe. En silence elle se lève. Elle prend ses affaires, son manteau, son sac, fait un signe de la main à Vicente puis elle suit les policiers. Les clients la regardent s’éloigner, menottes aux poignets. Pendant quelques minutes, on s’indigne du sort réservé aux Juifs.

— Cette jeune femme, elle n’a rien fait.

— Ces ordonnances sont humiliantes.

Puis les rires reprennent. Et les cocktails au rhum finissent d’être sirotés.

Désespéré, Vicente quitte la table pour se rendre chez sa mère et lui raconter ce qui vient de se passer.

— Mais qu’est-ce que vous faisiez dans la rue ? hurle Gabriële. Deux idiots vous êtes ! Vous pensez que c’est un jeu ? Je t’avais dit que Myriam ne devait pas continuer à traîner dehors, la nuit.

— Mais maman, c’est ma femme, dit Vicente, elle ne peut pas rester enfermée chez nous toute la soirée.

— Écoute-moi bien Vicente, parce que je ne rigole pas. On va se parler de choses sérieuses, toi et moi.

Pendant que mère et fils ont la première conversation de leur vie, Myriam est emmenée au commissariat de la rue de l’Abbaye où elle passe la nuit. Au matin, elle est transférée à pied à la préfecture de police, au dépôt, qui se trouve sur l’île Saint-Louis, mais on ne lui passe pas les menottes. Elle dort une seconde nuit en prison.

Le dimanche matin, un policier vient la chercher.

Le visage de cet homme est dur, fermé. Il ne regarde jamais Myriam dans les yeux, mais toujours par terre. Une fois dans la rue, il la fait monter dans sa voiture en disant :

— Montez, sans discuter.

Pendant que le policier fait le tour de sa voiture pour aller s’asseoir au volant, Myriam respire l’odeur de son chemisier à l’endroit des aisselles, pour se rendre compte, gênée, qu’elle sent très mauvais après ces deux jours passés au dépôt.

Myriam demande si elle va être transférée dans une autre prison parisienne. Mais le policier ne répond pas. Ils roulent dans un Paris vide et silencieux. Depuis que les Français n’ont plus le droit de prendre leur voiture, la capitale est affreusement calme. Myriam et le policier suivent les panneaux blancs, bordés de noir, qui ont été posés partout dans la ville pour que les Allemands s’y repèrent.