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— Une minute, pas plus, disent les policiers.

Ephraïm marche calmement vers la maison, tout en réfléchissant. Faut-il demander à Myriam de s’embarquer avec eux ? C’est l’aînée, la plus débrouillarde, elle pourrait partir avec les deux petits, pour les aider à s’en sortir – n’a-t-elle pas réussi à s’échapper toute seule de prison ? Ou au contraire, faut-il dire à Myriam de se cacher pour ne surtout pas prendre le risque d’être arrêtée ?

Dans le jardin, tout le monde attend le père en silence.

— C’est la police. Ils sont venus chercher Noémie et Jacques. Montez faire vos valises. Pas toi Myriam. Tu n’es pas sur la liste.

— Mais ils vont nous emmener où ? demande Noémie.

— Travailler en Allemagne. Donc prenez des pull-overs. Allez, dépêchez-vous.

— Je pars avec eux, dit Myriam.

Elle se lève d’un bond pour faire aussi sa valise. Alors quelque chose traverse Ephraïm. Le souvenir inconscient et lointain de cette nuit où la police bolchevique était venue l’arrêter. Emma avait eu un malaise et il s’était approché de son ventre en ayant peur que le bébé soit mort.

— Va te cacher dans le jardin, lui dit-il en la prenant fermement par le bras.

— Mais papa… proteste Myriam.

Ephraïm entend les policiers qui frappent à la porte pour entrer dans la maison. Il attrape sa fille par le col, il serre son chemisier jusqu’à l’étrangler, avant de lui ordonner, droit dans les yeux et la bouche déformée par la peur :

— Fous le camp loin d’ici. C’est compris ?

Chapitre 24

— Pourquoi les enfants Rabinovitch sont-ils arrêtés – et non pas leurs parents ?

— Oui, cela semble étrange, parce que nous avons en tête ces images où l’on voit des familles entières arrêtées ensemble : parents, grands-parents, enfants… Mais il y a eu plusieurs sortes d’arrestations. Le projet du Troisième Reich, l’extermination de millions de personnes, était un projet si vaste, qu’ils ont dû procéder étape par étape, sur plusieurs années. Dans un premier temps, on a vu comment la promulgation des ordonnances visait à neutraliser les Juifs pour les empêcher d’agir. Tu as compris le tour de passe-passe ?

— Oui, séparer les Juifs de la population française, les éloigner physiquement, les rendre invisibles.

— Jusque dans le métro, où ils n’avaient plus le droit de prendre les mêmes wagons que les Français…

— Mais tout le monde ne sera pas indifférent. Je me souviens de cette phrase de Simone Veil : « Dans aucun autre pays, il n’y a eu un élan de solidarité comparable à ce qui s’est passé chez nous. »

— Elle avait raison. La proportion de Juifs sauvés de la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale en France fut élevée par rapport aux autres pays occupés par les nazis. Mais pour en revenir à ta question, non, en effet, les Juifs n’étaient pas, au départ, déportés en famille. Les premiers déportés, ceux de 1941, étaient uniquement des hommes, dans la force de l’âge. La plupart polonais. On a appelé cela : la convocation du billet vert. Parce que les hommes qui étaient embarqués recevaient une assignation sous forme d’un billet de couleur verte.

Ils prennent d’abord les hommes, vaillants, pour crédibiliser l’idée qu’on va envoyer cette main-d’œuvre travailler. Les jeunes pères de famille, les étudiants, les ouvriers costauds, etc. Ephraïm, qui a plus de 50 ans, n’est donc pas concerné. Cela permet d’éliminer en premier les hommes forts. Ceux qui peuvent se battre, ceux qui savent se servir d’une arme. Tu vois, quand tu disais que tu ne comprenais pas pourquoi les gens s’étaient laissé faire, comme des vivants déjà morts – et que cette idée était insupportable… Eh bien ces hommes, les « billets verts », ne se sont pas laissé embarquer sans réagir. Tout d’abord, presque la moitié d’entre eux ne sont pas allés à leur convocation. Les billets verts se sont ensuite battus. Beaucoup vont s’échapper – ou essayer de s’échapper – des camps français de transit où ils sont enfermés. J’ai lu des récits d’évasions, de bagarres terribles avec les surveillants de camps. Sur les 3 700 billets verts arrêtés, presque 800 ont réussi à s’échapper – même si la plupart ont été arrêtés de nouveau.

Tout cela est calculé pour faire croire aux gens qu’il s’agit « seulement » d’emprisonner les Juifs et de les envoyer travailler quelque part en France. Pas de les tuer. En gros, on les associe à des prisonniers de guerre. Et puis, petit à petit, on va arrêter aussi des jeunes, comme Jacques et Noémie, puis d’autres nationalités – et puis petit à petit tout le monde va y passer, les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, les étrangers, les pas étrangers… même les enfants. J’insiste sur cette question des enfants, tu sais sans doute que les Allemands voulaient déporter les enfants après leurs parents. De son côté, le gouvernement de Vichy voulait se débarrasser des enfants juifs le plus vite possible. L’administration française a exprimé à l’administration allemande « le souhait de voir les convois à destination du Reich inclure également les enfants ». C’est écrit noir sur blanc.

Les Allemands auraient inventé un nom de code, Vent de printemps, pour désigner l’opération visant à mettre un coup d’accélérateur dans le processus de déportation des Juifs de l’Europe de l’Ouest. L’idée d’origine consistait à arrêter tout le monde le même jour, à Amsterdam, à Bruxelles et à Paris.

— Le même jour ! On voit la mégalomanie du rêve antisémite : arrêter tous les Juifs d’Europe en même temps, à la même heure !

— Mais les choses vont s’avérer plus difficiles à mettre en place. Le 7 juillet 1942, une rencontre est organisée à Paris entre représentants des deux pays. Les Allemands exposent leur projet. Aux Français de l’exécuter. L’opération prévoit – entre autres – le départ de quatre convois de train par semaine, chacun devant transporter 1 000 Juifs. Soit 16 000 Juifs par mois envoyés vers l’Est – dans le but d’obtenir, en un trimestre, un premier contingent de 40 000 Juifs déportés de France. Je dis bien un premier contingent. Car l’objectif fixé, pour l’année 1942, est de déporter 100 000 Juifs du sol français. Et ce n’est qu’un début. C’est clair, net et précis.

Le lendemain de la réunion, les commandants de gendarmerie de différents départements reçoivent les ordres suivants. Je te lis la note telle qu’elle a été écrite : « Tous les Juifs âgés de 18 ans à 45 ans inclus, des deux sexes, de nationalités polonaise, tchécoslovaque, russe, allemande et précédemment autrichienne, grecque, yougoslave, norvégienne, hollandaise, belge, luxembourgeoise, et apatrides devront être immédiatement arrêtés et transférés dans le camp de transit de Pithiviers. Les Juifs qui de visu sont reconnus estropiés ainsi que les Juifs issus de mariage mixte ne devront pas être arrêtés. Les arrestations devront être intégralement exécutées le 13 juillet à 20 heures. Les Juifs arrêtés devront être livrés pour le 15 juillet à 20 heures, dernier délai, au camp de transit. »

— Le 13 juillet, c’est le jour de l’arrestation des enfants Rabinovitch. Noémie a 19 ans, elle entre dans les critères. Mais Jacques ? Il n’a que 16 ans et demi – or, 18 ans c’est 18 ans – et l’administration respecte normalement les règles.

— Tout à fait. Tu as raison. Jacques ne devrait pas être embarqué. Mais l’État français a un problème. Dans certains départements, le nombre de Juifs disponibles pour la déportation n’atteint pas les objectifs de rentabilité demandés par les Allemands. Tu te souviens ce que je t’ai dit ? Mille Juifs par convois, quatre convois par semaine. Etc. L’ordre officieux est donc donné que les limites d’âge des Juifs arrêtés soient élargies à 16 ans. Je pense que c’est pour ça que Jacques se retrouve sur la liste.