— Nous voulons savoir où ont été emmenés nos enfants.
— La préfecture ne nous dit rien, répond le maire de sa petite voix fluette.
— Ils sont tous les deux mineurs ! Vous êtes donc dans l’obligation de nous informer de l’endroit où ils se trouvent.
— Je ne suis dans l’obligation de rien du tout. Parlez-moi sur un autre ton. Et ce n’est pas la peine d’insister.
— Nous voudrions leur donner de l’argent, surtout s’ils doivent voyager.
— Eh bien je serais vous, je garderais votre argent pour vous.
— Que voulez-vous dire ?
— Non, non, rien, répond le maire avec lâcheté.
Ephraïm a envie de lui casser la figure mais il remet son chapeau sur sa tête et sort en espérant que sa bonne conduite lui permettra de revoir vite ses enfants.
— Et si on allait chez les Debord ? demande Emma en sortant de la mairie.
— On aurait dû y penser plus tôt.
Emma et Ephraïm sonnent à leur porte, mais personne ne répond. Ils attendent un peu, dans l’espoir de voir l’institutrice et son mari revenir du marché. Mais un voisin qui passe par là leur explique que les Debord sont partis pour les vacances d’été, depuis deux jours déjà.
— C’est monsieur qui portait les valises, je peux vous dire qu’il était chargé !
— Vous savez quand ils vont rentrer ?
— Pas avant la fin de l’été, je pense.
— Vous avez une adresse où je pourrais leur écrire ?
— Ah non monsieur, il va falloir attendre le mois de septembre j’ai bien peur.
L’essence est réquisitionnée par les Allemands. Jeanine et Gabriële, comme tous les Français, doivent donc utiliser d’autres liquides capables de faire fonctionner des moteurs à explosion. Une voiture peut se déplacer au cognac Godet, à l’eau de Cologne, au détachant pour vêtements, à la dissolution, voire au vin rouge. Jeanine et Gabriële roulent ce jour-là avec un mélange composé d’essence, de benzol et d’alcool de betterave.
Les effluves qui proviennent de la traction avant mettent Myriam et Jean dans un état d’ivresse, proche d’une demi-conscience. Ils sont précipités l’un contre l’autre dans les tournants, les sauts de la voiture les propulsent sur la tôle du coffre. Le sculpteur fait son possible pour s’excuser lorsque son bras ou sa cuisse écrase le corps de la jeune fille. Pardon de vous toucher, semble-t-il dire avec les yeux, pardon d’être contre vous… De temps en temps, la voiture s’arrête au bord d’un sous-bois. Jeanine fait sortir Myriam et Jean. Tenir debout, faire circuler le sang. Et puis retourner dans le coffre plusieurs heures durant. Chaque kilomètre les rapproche de la zone libre. Mais il leur faudra passer les contrôles, qui se trouvent sur la ligne de démarcation.
Cette ligne coupe la France en deux sur presque mille deux cents kilomètres, elle divise le territoire non sans quelques absurdités – au château de Chenonceau, bâti sur le lit de la rivière, on entre dans le domaine en zone occupée mais on se promène dans le parc en toute liberté.
Gabriële et Jeanine ont décidé de passer par Tournus, en Saône-et-Loire, ce qui n’est pas le chemin le plus court pour se rendre à Nérac, mais c’est une route que Gabriële connaît comme sa poche, elle l’a parcourue tant de fois en son temps avec Francis, mais aussi Marcel et Guillaume.
Le poste de frontière pour passer la « déma » se trouve à Chalon-sur-Saône. Gabriële et Jeanine ont prévu d’arriver à l’heure du déjeuner, quand les travailleurs traversent la ville pour rentrer manger chez eux.
— Les soldats n’auront pas envie de faire du zèle, pense Jeanine.
Quand elles traversent la ville, Gabriële et Jeanine passent par la place de l’Hôtel de ville, où le drapeau nazi flotte dans l’air comme une menace. Elles s’arrêtent pour demander leur chemin puis, tout doucement, elles longent les bâtiments de la caserne Carnot qui a été réquisitionnée pour loger les troupes allemandes et rebaptisée « caserne Adolf Hitler ». Elles avancent sur la place du Port-Villiers, où s’ennuie un immense piédestal vide dont le bronze a été récupéré par l’occupant pour être fondu. Le fantôme de la statue, le portrait en pied de Joseph Nicéphore Niépce, l’inventeur de la photographie, semble flotter dans l’air à la recherche de son socle.
Les deux femmes aperçoivent le pont des Chavannes où se trouve le poste de contrôle, une guérite en bois installée à l’entrée, à l’endroit même où, au Moyen Âge, s’organisaient les péages. Du côté allemand, ce sont les hommes du Service de surveillance des frontières qui en assurent le contrôle. Et du côté français, les gardes mobiles de réserve. Ils sont nombreux et semblent bien moins sympathiques que les soldats de l’octroi de Paris. Les grandes rafles de Juifs qui viennent d’avoir lieu dans toute la France occupée obligent les services de police à redoubler d’attention, à cause des tentatives de fuite.
Les cœurs de la mère et de la fille cognent fort dans leurs poitrines. Heureusement, comme elles l’avaient prévu, elles ne sont pas les seules à vouloir passer la frontière à cette heure-ci. De nombreux vélos traversent dans les deux sens, des riverains qui franchissent la ligne quotidiennement pour leur travail et doivent montrer leur Ausweis dit « de proximité », valable dans un rayon de cinq kilomètres.
En attendant leur tour, Jeanine et Gabriële lisent l’affiche, posée la veille, qui précise quelles représailles sont prévues pour les familles qui voudraient aider des personnes recherchées par la police :
1. – Tous les proches parents masculins en ligne ascendante ainsi que les beaux-frères et les cousins à partir de 18 ans seront fusillés.
2. – Toutes les femmes au même degré de parenté seront condamnées aux travaux forcés.
3. – Tous les enfants, jusqu’à 17 ans révolus, des hommes et des femmes frappés par ces mesures, seront remis à une maison d’éducation surveillée.
Mère et fille sont prévenues de ce qui les attend. Ce n’est pas le moment de flancher. Les gardes s’approchent de leur Citroën pour le contrôle. Les deux femmes tendent leurs faux Ausweis et repartent dans leur grand numéro de charme, l’excitation du mariage, la robe de la mariée, le trousseau, la dot, les invités. Les gardes sont moins commodes que ceux de Paris mais ils finissent par les laisser passer – une mère qui marie sa fille, ça se respecte. Puis c’est au tour des Allemands, postés quelques mètres plus loin.
Il faut les convaincre de ne pas défaire les valises ni ouvrir le coffre. Le fait que Gabriële parle parfaitement l’allemand est un avantage, les soldats sont sensibles aux efforts que fait la dame, qui demande des nouvelles de Berlin, la ville a dû changer depuis ses études de musique, c’était en 1906, que le temps passe vite, elle a adoré les Berlinois… Soudain, les chiens se mettent à renifler près du coffre, ils tirent sur leurs laisses, insistent, aboyant de plus en plus fort, ils veulent faire comprendre à leurs maîtres qu’ils ont senti à l’intérieur quelque chose de vivant.
Myriam et Jean Arp entendent des coups frappés sur la tôle par leurs gueules enragées. Myriam ferme les yeux et s’arrête de respirer.
Au dehors, les Allemands essayent de comprendre pourquoi leurs chiens sont en train de devenir fous.
— Tut mir leid meine Damen, das ist etwas im Kofferaum. Pardon mesdames, il y a quelque chose qui excite les chiens dans votre coffre…
— Ah, c’est à cause de nos corbeaux ! dit Gabriële en allemand. Die Krähen ! Die Krähen !
Elle attrape les oiseaux qui gisent sur la banquette arrière. C’est pour le banquet du mariage ! Et Gabriële met les corbeaux sous le museau des chiens. Et les chiens se ruent sur les appâts, oubliant le coffre de la voiture. Des plumes noires volètent dans tous les sens, les soldats voient le banquet de la noce englouti dans l’estomac de leurs bêtes.